La République à Grenoble (suite) : encore l’éducation

Sujet primordial, qui le contesterait ? Tellement énorme et en même temps si délicat à aborder. Car ce thème n’est pas seulement susceptible d’être traité en termes de nombre de postes : oui, nous en sommes d’accord, il en faut plus et les dernières années ont été désastreuses. Mais, après  avoir répondu à la question (posée ici en ces « états généraux du renouveau ») : « une autre école est-elle nécessaire ? » il faut aussi entrer dans le vif du contenu de l’éducation : « une autre école est-elle possible ? ». Consensus vite fait (le débat était sous l’égide de la ligue de l’enseignement) : une autre école est nécessaire. Mais au-delà de cette recommandation ? Quelle autre école ? et puis d’abord, n’est-ce pas ambigu comme expression ? car on peut envisager une autre école à la place de l’ancienne, ou une autre école en complément de l’ancienne. Si c’est en remplacement de l’ancienne, il va falloir drôlement ramer, tant l’inertie est grande. Dans la salle, une question était posée : que représentez-vous au sein du système de l’éducation nationale ? Une autre voix corrigeait : « combien de divisions ? ».

Un membre de la table ronde tranchait vis-à-vis des autres par son souci de franc-parler et son envie manifeste de faire bouger les choses. Il reprenait à Claude Allègre (qu’on ne s’attendrait pas à entendre citer en ces lieux, mais bon…) une comparaison un peu oiseuse : on n’a pas inventé l’électricité en tentant d’améliorer l’efficacité des bougies. C’est joli, cette idée, mais ça ne dit pas grand-chose en réalité, car la comparaison est, encore une fois, très douteuse : penserait-on à « inventer » un système faisant mieux que l’école actuelle par des voies totalement différentes ? Si oui, en a-t-on l’embryon ? L’homme qui s’exprimait ainsi est un certain Bernard Gerde, militant pédagogique actif et connu de la région grenobloise, co-dirigeant (avec Marie-Cécile Bloch) une expérience qui a l’air d’être assez unique en France : le Collège-Lycée Elitaire pour Tous (CLEPT), à la Villeneuve de Grenoble (voir ici et ici). Etablissement qui recueille les décrocheurs du système classique. Pour lui, les décrocheurs en question sont les plus parfaits analysants des failles du système. A les interroger, on se rend compte, paraît-il, qu’il existe une convergence des analyses et que l’on peut identifier un cœur de problèmes, et que ce cœur est dans la classe elle-même. Hélas, on n’en saura pas plus. J’ai mon idée sur la question, mais je présume que si l’on ne va pas plus loin dans l’exploration des causes c’est afin de maintenir une unité consensuelle entre les intervenants et entre ceux-ci et la salle…. Et si on  s’emmerdait à l’école ? (ça, c’est moi qui le dis, aucun des intervenants ne s’aventurerait dans une telle hypothèse). Des journées trop longues, des heures interminables, un manque évident de « méthodes actives ». Dans l’établissement de B. Gerde, les enseignants sont présents et disponibles. Ils reçoivent les élèves avec attention et ne leur opposent pas ce regard désastreux que « ceux qui savent » se croient obligés de porter sur ceux en qui ils supposent une infinité de lacunes et de carences. Un établissement, je présume, où on prend ses distances, donc, vis-à-vis de l’évaluation : il n’en a guère été question. Au cours du débat apparaît en filigrane une division que l’on retrouvera sans doute toujours à gauche : entre ceux qui croient en une sélection assise sur des bases d’égalité des chances, et ceux qui voudraient bien qu’on en termine avec cette idée de l’Ecole comme outil à trier. Autre observation : ce genre de débat, typiquement français, fait souvent naître un malaise tellement on y avance des idées et des propositions qui semblent aller de soi, tout en semblant les découvrir. Ainsi, il apparaît révolutionnaire de proposer un enseignement professionnel et technique non pas, bien sûr, comme alternative à la filière générale, mais comme une suite à cette filière, de sorte que les jeunes y entrent non pas parce qu’ils y « tombent », faute de bons résultats en culture générale, mais parce qu’ils le choisissent. N’est-ce pas là ce qui existe dans d’autres pays d’Europe ? En Suisse, par exemple ? Cela n’a donc rien de révolutionnaire et nécessiterait seulement un peu de volonté de la part des politiques et des enseignants. Belle parole encore, de la part de ce B. Gerde citant Deleuze : « avoir une position éthique, c’est se tenir à la hauteur de ce qui nous arrive », qu’il réécrit : « se tenir à la hauteur de ceux qui nous arrivent ».

Et l’après-midi : heureusement ( !) encore l’école. Il est remarquable que, cette année, pour la présidentielle, la gauche ait réussi à imposer ses thèmes, au lieu de se retrouver embourbée comme d’habitude dans les questions de sécurité. Ce deuxième débat réunissait François Dubet, le sociologue, et Vincent Peillon, le responsable des questions d’éducation auprès de François Hollande (futur ministre de l’EN ?). Confrontation de l’homme de science (même s’il s’agit de sciences humaines) et du politique. Le premier précis, prêt à énoncer des vérités qui dérangent, le second, calculateur, voulant s’en tenir à un discours unificateur gommant les aspérités : d’où il résulte bien souvent des envolées ronflantes et comme une impression que, malgré le vent que c’est censé dégager… on reste sur place. Dubet a bien raison de souligner que le malaise de l’école (sa « dégradation » comme cela figurait dans l’intitulé du débat) date de bien avant Sarkozy, Darcos et Chatel. Ils l’ont, certes, amplifié par la suppression de postes ou celle de toute formation des enseignants.  Mais on doit prendre garde au piège qu’ils nous tendent : en ayant tenu un discours ultra-libéral (encore récemment : abandon du collège unique, mise en concurrence des établissements sous couvert « d’autonomie »), ils nous poussent vers une attitude défensive qui pourrait nous empêcher d’analyser les vrais problèmes. L’école souffre d’autre chose que de la suppression de postes. Partant des enquêtes PISA, Dubet délivre cette observation choc : à l’assertion « si je ne comprends pas en classe, je demande des explications à mon professeur », 80% des élèves des pays de l’OCDE répondent « oui », alors que…. 80% des élèves français répondent « non » ! Crise de confiance, de confiance des élèves envers les profs, crise de confiance des profs en eux-mêmes, crise de confiance envers toute l’institution scolaire. Peillon prévoit une grande loi-programme à l’automne. Le ministre de l’EN, si FH est élu, réunira les partenaires habituels étant entendu que rien ne peut se faire sans l’accord des premiers concernés. Il sait que les problèmes ne seront pas résolus du jour au lendemain et souhaiterait qu’un ministre de l’EN ait l’assurance de garder son mandat pour au moins cinq ans.

Divergence perceptible : Dubet, en tant que sociologue, analyse une situation présente et tente de trouver des remèdes, là où Peillon se lance dans des envolées historiques, des références aux républiques passées, à une tradition de l’Ecole républicaine qui fait, dit-il, que « lorsque l’école est en crise la république va mal et réciproquement ». C’est donc un nouveau Contrat qu’il requiert, une nouvelle fondation. Mais ceci reste dans le théorique, l’abstrait, le cadre formel de l’école. Ne répond en rien au souci de sauver l’avenir des jeunes des cités. Peillon et, je le crains, les socialistes majoritaires, croient que l’école sera sauvée par encore plus d’école, de façon interne à l’école. Dubet a raison de lui objecter qu’on ne réformera pas l’école en restant dans cet entre-soi de la classe moyenne (car les enseignants sont bien sûr les prototypes mêmes des membres de cette classe) et que l’école ne doit pas être le lieu unique de l’éducation des jeunes. Qu’elle ne sera sauvée que par l’intervention des EXTERIEURS. Il répond ainsi à l’interpellation d’une dame… qui se trouve être la dame citée plus haut, comme co-créatrice du CLEPT qui rappelle en gros que, les concertations c’est bien joli, on en a eu une belle sous Jospin, mais qu’hélas elles n’ont pas conduit à grand-chose, ou on les a oubliées. J’ajouterai : qui se souvient du rapport sur l’éducation que le premier gouvernement de gauche avait commandé à Bourdieu au début des années quatre-vingt ? Or, dit cette dame (qui s’appelle Marie-Cécile Bloch), on sait depuis plus d’un siècle ce qu’il faut pour rendre l’école attrayante et tenter de résoudre les problèmes de décrochage (je suppose qu’elle veut dire petits effectifs, méthodes actives etc.), alors à quoi bon ? Associer les parents au processus ? c’est louable, mais souvent les membres des fédérations de parents sont… encore des enseignants. Comment faire pour associer au processus des familles populaires des cités qui sont dans une attitude de défiance profonde vis-à-vis de l’école ? On s’agace que peu de réponses concrètes à ces questions ne soient données par le politique. Le livre récent et souvent astucieux « 80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards » (édité par Patrick Weil) donne pourtant des pistes, en citant des expériences faites dans certains quartiers. Un programme intitulé « Mallette des parents » a ainsi été mis en œuvre dans l’Académie de Créteil, axé sur l’aide que les parents pouvaient apporter à leurs enfants, les relations avec le collège et la compréhension de son fonctionnement. Le protocole était de tirer au sort des parents au sein d’une population de parents volontaires (très sollicités par les enseignants). Un tel programme a été une réussite : sa portée a pu être évaluée au moyen d’un plan d’expérience bien défini. L’efficacité s’est mesurée notamment par une baisse d’absentéisme, dans les classes où l’expérience était pratiquée, de 20%.  Autre problème soulevé : comment faire pour rétablir une homogénéité entre les établissements, après la désastreuse disparition de la carte scolaire ? Dans « 80 propositions… » une piste encore : réserver à l’avance un pourcentage fixe (de l’ordre de 6%) des élèves de terminale pour l’accès aux classes préparatoires (solution semblable adoptée en Californie et au Texas). Certains élèves auraient alors intérêt à choisir un lycée étiqueté « moins bon » en pensant y avoir plus de facilité à figurer parmi les meilleurs. Je sais, ceci fait très « replâtrage » et valide implicitement les notions de « classe préparatoire » et de « bons élèves », mais il faut commencer par quelque chose. On sait bien, avec Peillon, qu’il n’y aura pas de grand soir de l’éducation nationale….

PS: Marie-Cécile Bloch a écrit un livre, paru en 2011: “Alors, on la fait, cette école pour tous?”

Publié dans Actualité, Débats, Ecole | Tagué , , , , | 10 Commentaires

La République à Grenoble

Périodiquement, un air frais souffle sur la cuvette grenobloise encerclée comme on sait par Préalpes d’un côté et Alpes de l’autre. Grâce à Libé, grâce à Marianne ou bien à « la République des Idées », belle collection dirigée par Pierre Rosanvallon, tout ce que la France connaît comme penseurs de la société et politiques prêts à débattre se retrouve dans des salles et sur des scènes en général  consacrées au théâtre et à la musique. Ce week-end, je n’irai pas lire l’énigme de Chantal Serrière, sur le blog « Ecritures du Monde » : j’irai écouter (voire participer à) quelques débats à la mc2 (ex-« maison de la culture », héritage de Malraux, refaite il y a dix ans en plus moderne, en plus bétonné aussi…). Education, fiscalité, Europe, (dé-)mondialisation, république citoyenne etc. seront au programme, comme cela a déjà commencé de l’être hier.

Ainsi hier, à 11h30, Arnaud Montebourg et Bernard Guetta dialoguaient sur « l’Europe est-elle l’ennemie du citoyen ? ». Oui, répondaient-ils ! Surprenant, non ? Mais ils voulaient dire : cette Europe-là, celle qui s’est construite on ne sait trop comment, ou plutôt si : on le sait trop bien, sous l’emprise d’un libéralisme échevelé, en ne faisant aucun cas des peuples, ni des exigences minimales de la démocratie. Europe diktat, Europe sanction. Europe outil, Europe utilisée par nos gouvernants (tous de droite actuellement) lorsqu’ils veulent faire passer des  mesures impopulaires (ils sont contre à la gare du Nord et pour à l’arrivée à Bruxelles, rappelle Montebourg). Pas de démocratie, des commissions sans légitimité qui arrêtent ce sur quoi le Parlement a le droit de légiférer etc. et ensuite, en une nuit, nos députés qui sont appelés à entériner cent cinquante directives en une seule fois, sans possibilité d’amendement, et la menace que si on en retoque une, on soit poursuivi par la Commission européenne, avec lourdes sanctions à la clé…

Certes, l’Europe c’est pourtant aussi la politique agricole commune, qui a si longtemps bénéficié à nos agriculteurs, c’est la paix, c’est Erasmus, comme se plaît à le dire une participante de la salle, et Bernard Guetta acquiesce avec énergie. Aussi, nos duettistes ne baissent-ils pas les bras. Pour Guetta, la solution serait que les partis de gauche s’entendent pour, lors des prochaines élections européennes, faire liste commune, en choisissant une tête de liste qui aurait vocation à devenir le futur Président de la commission en cas d’élection. Après tout, dans les règlements actuels, rien ne s’y oppose, il suffirait d’un peu de volonté politique. Interpellé sur cette question, Montebourg rappelle que le PS et le SPD se sont déjà rencontrés et ont fait une déclaration commune, adoptant des principes de programme communs (qui, malheureusement, excluent toute proposition de changement de statut de la BCE, puisque c’est un sujet tabou en Allemagne !). Rien n’est perdu, donc. Comme toujours, Bernard Guetta se fait le chantre de l’espoir…

Et l’après-midi, bien entendu la séance consacrée à François Hollande… Il fallait se presser devant les portes du Grand Théâtre longtemps à l’avance – même si on disposait d’un billet en bonne et due forme – afin d’éviter de se voir refouler vers l’Auditorium où le débat serait diffusé sur écran. Bousculade garantie à l’entrée. Salle vite comble, avec une grande majorité de têtes blanches, même si, par ci par là, quelques étudiants, IEP ou Ecole d’Ingénieurs, brefs: propres sur eux. Mais qu’attendre d’autre dans un créneau d’après-midi de semaine ? Avec un léger retard, notre futur président bondit sur scène, entouré des journalistes (Maurice Szafran, de Marianne, Nicolas Demorand, Vincent Giret) auxquels s’est joint un jeune de l’Association UniCités. Allure décontractée, sourire facile : le candidat est visiblement très à l’aise. Je ne redirai pas ici les 60 propositions, qui courent partout dans la presse, juste quelques annonces que je n’avais pas entendues jusqu’ici : un gros encouragement au Service Civique pour les jeunes (qui devrait toucher, selon Hollande, au moins 15 pour cent d’entre eux), la présence du jeune d’UniCités semblant être là pour cette annonce (puisque lui-même dit s’être sorti de la galère et de la rue grâce au service civique), retrait immédiat des troupes françaises d’Afghanistan (mais il semble que Sarko lui ait coupé l’herbe sous le pied le même jour en annonçant le retrait pour 2013). Fin de réunion, des dizaines de mains s’agitent, c’est la ruée sur la possibilité de poser des questions. La question de la précarité et de la difficulté de se loger revient, lancinante. On évoque ces travailleurs du plateau matheysin, obligés de trouver du travail autour de Grenoble et qui dorment dans leur voiture, ne trouvant rien de mieux pour se loger à des prix abordables. Les maisons de retraite. Comment faire pour que les meilleurs étudiants en école d’ingénieurs fassent des thèses de sciences au lieu de partir faire du fric. Des questions plus techniques comme sur les traités européens. Et même… que faire pour soulager la souffrance de nos amies les bêtes… (celle-là, le candidat oubliera d’y répondre !). Nicolas Demorand veut clore le cycle de questions, mais la salle en furie en redemande. Une petite dame au fond se lève et, sentant que le micro va définitivement lui échapper, se met à scander : « la san-té », « la san-té » et tout le monde de reprendre : « la san-té », « la san-té » ! Une plus jeune vers les premiers rangs, a plus de chance, et peut poser sa question sur la culture. Hollande répond à toutes ces questions (sauf celle sur nos amies les bêtes, donc…), mais évidemment par des phrases très courtes qui laissent tout le monde sur sa faim…

Publié dans Actualité, Débats, Politique | Tagué , , , , , , | 8 Commentaires

La honte d’être Français

Hasard du zapping télévisuel. Après un téléfilm assommant, accumulant les clichés sur la vie de couple, les relations adultérines et les retrouvailles avec « l’Autre » (ponctué par des séances chez le psychanalyste…) où jouait avec peine une Fanny Ardant qui n’a plus l’âge de l’emploi, le tout dans un milieu hyper-bourgeois bordelais, une émission apparaissait hier soir sur les « secrets de famille ».

 Il s’agit de télé-réalité donc. Le propos de l’émission est de présenter un « cas » en créant un suspense au bout duquel on connaît « la vérité ». Le plus souvent, il s’agit d’une double identité ou d’une mère mystérieuse qui s’est enfuie suite à un évènement imprévu. Nous sommes en principe, autrement dit, dans le fait divers. Mais hier soir, ce n’était pas du fait divers. Cela mettait en cause bien autre chose qu’une anecdote. Rien moins que l’histoire. Dure, sombre, tenace. Histoire des heures sombres d’une France qui peut et doit avoir honte. Le « cas » était donc celui de Mohamed, abandonné à la naissance, remis à une nourrice qui le cacha dans un placard pendant cinq ans, et qui, après moult péripéties (adoption, nouvel abandon, retour au pensionnat etc.) parvient enfin à retrouver sa mère biologique. Celle-ci, femme algérienne en habit traditionnel, souffrant le martyr, qu’il a retrouvée à l’état de démence dans un cimetière d’Alger où elle se cachait, mariée jeune à un héros de la guerre de libération, dit enfin ce dont il s’est agi. Prise dans une rafle de l’armée française, elle a été sequestrée, torturée et violée pendant des jours et des nuits avant de se retrouver enceinte du petit Mohamed. Sequestrée, torturée et violée par des soldats de l’armée française. On ne sait trop ce qui met le plus mal à l’aise quand on assiste à cela dans son fauteuil face à l’écran de télévision. Indécence de présenter ce cas comme un cas « ordinaire » dans une émission de télé-réalité ? Malaise de voir qu’il faut une telle émission a priori anodine pour mettre l’accent sur un épisode ignoble de notre histoire ? de réaliser qu’aucune émission d’envergure, véritable émission d’histoire ne s’en charge ? Ou bien honte d’être français, citoyen d’une nation qui n’a pas peur de donner des leçons quand les massacres sont commis chez les autres (génocide arménien), mais qui accable de sarcasmes (ou fait accabler de sarcasmes par ses sbires pseudo-intellectuels à la Bruckner) au nom de la dénonciation d’une « idéologie de la repentance » ceux et celles qui réclament une juste évaluation de notre passé colonial ?

A toutes ces raisons possibles de sentiment de malaise s’ajoute une dernière, non la moindre : savoir qu’évidemment, personne n’a jamais été inquiété pour ces crimes de guerre et que, pire, leurs auteurs continuent (ou ont continué pendant longtemps) de parader au devant de l’actualité politique, leurs rejetons prétendant même aujourd’hui occuper les plus hautes fonctions de la nation.

Publié dans Actualité, Politique, Repentance | Tagué , , | 11 Commentaires

Mort d’un anti-réaliste

Le décès du philosophe britannique Michael Dummett, le 27 décembre dernier, semble avoir été relativement ignoré en France. Même si signalé dans quelques blogs par des notices fort intéressantes mais malheureusement d’une audience réduite, il n’a pas, en tout cas, donné lieu (à ma connaissance) à de longs articles dans les journaux nationaux, alors que la presse anglaise a honoré comme il convient la figure du grand penseur.  Encore une fois on évoquera le fossé qui sépare – ou semble séparer – la philosophie anglo-saxonne (dite « philosophie analytique ») de la philosophie dite « continentale ». Si BHL ou Comte-Sponville mouraient, on en ferait sûrement grand cas… or, on serait bien en peine de dire en quoi leur contribution a pu être déterminante concernant ne serait-ce qu’un point local de la pensée… On notera que les rayons « philosophie » des grandes surfaces s’orientent de plus en plus vers la présentation d’ouvrages où il peut être question de « sagesse », de sexe, d’amour et de mort, mais assez peu en général de réflexions sur le concept de vérité. Or c’est sur ce concept que le philosophe britannique s’est surtout penché au long de sa vie. Mais pas seulement. Personnage curieux, Dummett a aussi laissé une œuvre immense sur… le tarot( !). Engagé dans l’Eglise catholique, il a aussi livré bataille sur le front théologique, notamment  au chapitre de la prière (pouvons-nous croire en une causalité rétroactive qui ferait, par exemple, que, à supposer que des amis proches aient pu prendre place dans un avion qui s’est ratatiné en mer sans que nous ayons confirmation de leur présence à bord, cela ait un sens de prier « pour qu’ils n’aient pas pris cet avion » ?). Homme engagé tout court, il a mis un moment son œuvre entre parenthèses parce qu’il lui semblait plus important d’occuper son temps à militer contre le racisme.  Et encore, chose éminemment remarquable et difficilement pensable de la part de nos académiciens, il a démissionné de l’académie des sciences britanniques pour protester contre l’immobilisme de cette dernière, dans les années quatre-vingt, vis-à-vis des coupures de crédits dans le budget de la recherche et des universités perpétrés par Mrs Thatcher.

Sir Michael Dummett (puisqu’il n’en a pas moins été anobli par la Reine) occupe une place importante dans la philosophie contemporaine essentiellement à cause de son analyse du concept de vérité, qui le range dans la catégorie de ceux que l’on appelle des « anti-réalistes ». Si l’on connaît un peu la logique contemporaine, on saura le rôle qu’y joue la notion de valeur de vérité. Les connecteurs logiques sont « définis » (dit-on) au moyen des tables de vérité : on dira par exemple que A et B se trouve défini par le fait que A et B est vrai si et seulement si A est vrai et B est vrai, que A ou B est défini par le fait que A ou B est vrai si et seulement si l’un des deux au moins (A ou B) est vrai etc. Etranges redondances, dira-t-on, qui font qu’un « et » se trouve défini au moyen… d’un « et » et un « ou » au moyen d’un « ou ». Les logiciens rétorqueront alors que ces deux « et » ou ces deux « ou » ne sont pas au même niveau, l’un serait en quelque sorte « méta » par rapport à l’autre… De toutes façons, en ce qui concerne le « et », le deuxième « et » pourrait ne pas être prononcé… après tout, et c’est ce que Dummett dit lui-même dans l’un de ses essais traduits en français (dans un volume intitulé « Philosophie de la Logique » aux éditions de Minuit, traduction de Fabrice Pataut) : « on peut très bien dresser un chien à aboyer seulement au cas où une cloche sonne et où une lumière s’allume, sans pour autant supposer qu’il possède le concept de conjonction ». Le problème n’est donc pas tant là que sur un autre point : il semble que cette analyse en termes de tables de vérité soit aussi utilisée en général pour délivrer la signification du mot « vrai ». Mais alors cela donne des résultats étranges. Frege lui-même (le grand ancêtre) déclarait qu’une phrase dont le sujet avait une dénotation vide (par exemple une phrase déclenchant un effet de présupposition, laquelle ne serait pas satisfaite, comme « le Roi de France est chauve »  alors qu’il n’y a pas de roi de France (dit-on…)) n’était ni vraie ni fausse. Or l’équation souvent utilisée pour « définir » la vérité, à savoir :

(1)    « P » est vrai si et seulement si P (par exemple : « il neige » est vrai si et seulement s’il neige)

n’est valide que pour des phrases P qui échappent à la catégorie de celles qui ne sont ni vraies ni fausses, ce qui, évidemment, pré-suppose qu’on a déjà défini la vérité ! De même pour la fausseté et la négation : on pourrait dire que « il est faux que P » a le même sens que la négation de P. Or, qu’est-ce que la négation de P ? c’est l’affirmation qui est vraie quand P est faux et qui est fausse quand P est vrai ! Autrement dit : encore ici, on utilise la notion qu’on prétendait définir. Dummett en conclut que « personne ne peut acquérir une compréhension du sens de P à partir de l’explication selon laquelle P est vraie dans telles et telles circonstances, à moins de savoir déjà ce que signifie de dire que P est vraie ». Une théorie de la vérité est-elle donc impossible ? Il n’est pas certain qu’il faille être si pessimiste. Après tout, nous savons ce que c’est que gagner à un jeu, même si cela varie d’un jeu à l’autre. En tout cas, lorsque nous nous engageons dans un jeu, nous savons très bien ce que signifie gagner à ce jeu : il existe une attitude, vers laquelle nous tendons, et qui a toujours le même rôle, d’un jeu à l’autre. De même « ce en quoi consiste la vérité d’un énoncé joue toujours le même rôle dans la détermination de son sens ». Mais en quoi consiste cette vérité ? Il est difficile de s’en tenir à un critère unique. De ce point de vue, la théorie de la « vérité-correspondance » est insuffisante car on n’a rien dit quand on a dit que P est vrai si P correspond aux faits (ça n’est guère plus que le schéma (1) évoqué ci-dessus). Il est indéniable pourtant que si P est vrai, il existe quelque chose en vertu de quoi il est vrai ! Si nous prenons l’exemple des mathématiques, on voit qu’il est assez vain de s’en remettre à une notion de « vérité » dont nous n’aurions pas un critère bien défini pour la caractériser. Il est difficile par exemple d’imaginer que l’on a appris toutes les situations dans lesquelles asserter une proposition P peut conduire à une vérité : on risquerait fort en ce cas de se trouver dans la position du perroquet qui fait semblant de connaître mais qui n’a rien compris au fond. Ce que nous apprenons à faire, quand nous faisons des mathématiques, c’est en réalité à reconnaître, pour chaque proposition avancée, ce qui figure comme confirmation ou infirmation de sa vérité, autrement dit à reconnaître si elle a été prouvée ou non. Dummett en appelle donc au remplacement de la notion de vérité par celle de preuve. Et c’est en cela que sa philosophie s’apparente à l’intuitionnisme (courant mathématique développé dans les années trente par Brouwer, donnant lieu à des formalisations logiques par Heyting) et se trouve qualifiée d’anti-réaliste. En quoi consiste cet « anti-réalisme » ?

Dummett propose lui-même l’exemple suivant : supposez qu’on vous dise à propos d’une personne X récemment décédée que cette personne durant sa vie « soit a été courageuse, soit ne l’a pas été », mais qu’en fait vous appreniez qu’elle n’a jamais eu à faire face à un quelconque danger. Supposons encore que pour vous, « être courageux » signifie « si on était face à un danger, on ferait preuve d’attitude courageuse », alors vous pourrez adopter deux points de vue : selon l’un de ces points de vue, l’affirmation selon laquelle cette personne soit a été courageuse soit ne l’a pas été n’a pas beaucoup de sens… autant dire qu’elle n’est ni vraie ni fausse. Selon l’autre point de vue, vous êtes convaincu que toute personne est soit courageuse soit non courageuse, même si elle ne fait face à aucun danger, et que cela est déterminé par son « caractère » ou par un quelconque mécanisme intrinsèque qui décide du courage. Peut-être reconnaitrez-vous que, en l’occurrence, personne ne pouvait savoir si elle était courageuse ou non, n’ayant pas eu l’occasion de témoigner ni une telle qualité ni son contraire, mais en ce cas, vous penserez peut-être que « Dieu », au moins, lui, le sait. Ce deuxième point de vue est le point de vue réaliste. Il consiste à admettre que toute proposition est soit vraie soit fausse, indépendamment de tout moyen que nous ayons de savoir quelle est la bonne éventualité. Le premier point de vue est donc le point de vue « anti-réaliste ». Comme on le voit, cela a peu à voir avec un quelconque « rejet de la réalité ». D’ailleurs, d’un air amusé, Dummett, dans son essai sur la vérité, dit ceci : « Bien que nous n’acceptions plus la théorie de la vérité-correspondance, nous restons, au fond, des réalistes ». Ce que cela veut dire, c’est que, bien évidemment, ce en vertu de quoi une proposition est vraie peut, et doit même, être considéré comme réel. Ce « réalisme » de la preuve, on le retrouve chez des auteurs contemporains comme Mulligan, Smith ou Simons dans la terminologie des « truth-makers ». Il y a des choses qui rendent vraies d’autres choses. Les preuves, en tant que processus objectifs, peuvent en faire partie.

La pensée de Dummett a eu et possède encore une grande influence. Je citerai entre autres les travaux de Robert Brandom, un philosophe américain (il enseigne à Pittsburgh) dont on a un peu parlé ces temps derniers (un article lui a été consacré dans le « Monde des Livres » sous la signature, je crois, de Roger-Paul Droit, fait assez rare pour être souligné en ce qui concerne un philosophe anglo-saxon). Il serait trop long ici de tenter de présenter Brandom. Mais, dans « L’articulation des raisons », premier livre de lui traduit en français, il s’appuie fortement sur les travaux de Dummett qui concernent l’inférence. A l’instar de Dummett, Brandom se situe philosophiquement dans le sillage de Wittgenstein pour qui la signification des énoncés réside principalement dans leur usage. Mais Brandom précise cette idée en soutenant qu’elle réside plus spécifiquement dans leur usage inférentiel. L’activité langagière se présente comme un « jeu » : un jeu d’offre et de demande de raisons. Quand j’asserte quelque chose, par exemple  « ce vin est un Brouilly », cela ne me tombe pas du ciel : une situation, une question, un propos autre m’y autorisent, et de plus, je souscris un engagement, je ne peux pas désormais faire comme si je n’avais rien dit, et si un Brouilly est un Bourgogne, je ne peux pas continuer ensuite en disant « quel bon Bordeaux ! ». Tout énoncé, en fin de compte, est pris dans un entrelas d’inférences qui le fait tour à tour considérer comme une prémisse ou comme une conclusion (où l’on voit de nouveau se profiler l’idée de preuve). Souvent, on a voulu se contenter du premier aspect : connaître la signification d’une phrase se ramènerait simplement à connaître ses conditions d’assertion, quand, à quel moment, on peut utiliser cette phrase (comme, précédemment, on pouvait avec Dummett, envisager que l’on puisse apprendre les conditions dans lesquelles une proposition mathématique peut être acceptée), c’est ce qu’ont voulu faire les positivistes du Cercle de Vienne (Schlick en particulier) dans le cadre de ce qu’ils ont appelé le « vérificationnisme ». D’autres fois, on a voulu se contenter du second : ne porter attention qu’aux conséquences d’une assertion. On reconnaît alors le pragmatisme classique. Brandom, à la suite de Dummett, souhaite qu’on considère les deux aspects à la fois. Ainsi, si l’on veut obtenir le sens des constantes logiques (nos connecteurs de tout à l’heure), on devra non seulement faire référence à des règles d’introduction de ces connecteurs, mais aussi à des règles d’élimination, et il faudra, de plus, que ces règles ne soient pas dessinées n’importe comment : il faudra qu’elles « s’harmonisent » entre elles, et c’est ce que Dummett a bien vu. Idées extrêmement fécondes que l’on retrouve dans la réflexion en informatique théorique aujourd’hui (travaux de Martin-Löf, Girard etc.).

Par ses travaux, Sir Michael Dummett aura donc ainsi puissamment contribué à éclaircir ce que nous entendons par le mot de « vérité ». Y a-t-il, au fond, problème philosophique plus important que celui-ci ?

Publié dans Philosophie | Tagué , , , , | 3 Commentaires

Tramway et Tancrède

On a beaucoup critiqué le spectacle « Un tramway » mis en scène à l’Odéon par Krzystof Warlikowski, avec la grande Isabelle Huppert dans le rôle principal. Que n’a-t-on pas dit ? que la scénographie était glaciale (un tunnel de plexiglas qui avance et recule selon les besoins, et symbolise un intérieur exigu, salle de bains, salon, couloir tout en même temps), que Huppert en faisait trop, qu’elle écrasait les autres comédiens et que Tennesse Williams était bien loin. Il y a quelque chose de vrai dans tout cela, et pourtant c’est beau. Beau tout de même. Et ce qu’on n’a pas souvent dit : drôle, aussi. La comédienne blonde apparaît au début de la pièce assise jambes écartées, quelque chose dans la bouche qui l’empêche de parler, on n’entend que des borborygmes. Une caméra numérique la filme, son image est projetée en arrière plan, selon un dispositif utilisé tout au long de la pièce. Complétion du théâtre par le cinéma ou l’inverse, en tout cas moyen de combler ce désavantage qu’a le théâtre de ne pouvoir jamais grossir un détail. Esthétique glacée, certes. Clinique ? On pourrait le prétendre. Certains critiques ont comparé la prestation d’Isabelle Huppert dans cette première scène à celle qu’elle avait eue dans la pièce de Sarah Kane où elle s’illustra jadis : fantastique mise en scène de la folie.  Oui, on est loin de Tennessee Williams et de son atmosphère moite, de ses gens paumés, poissons qui n’en finissent pas d’agoniser hors de l’eau. Ici, les intérieurs sont cleans et les habillages méticuleux. Mais ne faut-il pas oublier Tennessee ?  Le texte est un collage, on l’a dit déjà. On y trouve du Platon (le Banquet) mais aussi du Tasse (« la Jérusalem délivrée »), longue scène qui en a agacé plus d’un, mais qui personnellement m’a fasciné : sur musique de Monteverdi façon rock interprétée par une chanteuse de blues excellente (Renate Jett), le livret de « Tancrede et Clorinde » défile en fond de scène. On peut se demander quelle en est la raison d’être… or, cette histoire de combat entre un homme et une femme, la femme étant déguisée en homme, fait écho au malheur refoulé de Blanche Dubois, relié à une histoire d’homosexualité de son ex-compagnon qu’elle n’a jamais oublié. Il a beaucoup été dit que même Coluche était cité. Je ne connais pas l’œuvre complète de l’humoriste au nez rouge mais je présume que l’histoire du mec qui commande un poulet de Bresse est visée (dernière scène, racontée par le beau-frère, qui ne fait jamais dans la dentelle). J’ai aimé – pas l’histoire du poulet de Bresse, non, mais la pièce en entier. Pourtant j’étais sous les combles (place à 10 euros, délivrée au dernier moment), ce qui permettait, avant le début, d’admirer de près le tourbillonnant plafond d’André Masson qui répondait par son mouvement aux élans hystériques de la belle Isabelle.

Publié dans Théatre | Tagué , , | 6 Commentaires

Voyage en Thalys

Me voilà dans le Thalys pour présenter un travail à COCONAT : « Conference on Computing Natural Reasoning ». Les trains sont devenus, de gré ou de force, une partie de ma vie : j’en prends un au moins une fois par semaine en période universitaire et  j’y ajoute des excursus vers Londres (Eurostar) ou, aujourd’hui, Tilburg (NL). C’est toujours la même magie, facilitée par ces convois de grande vitesse mis au point dans les années quatre-vingt et qui nous propulsent dans le confort d’un salon vers notre destination finale. Les voyageurs râlent tout le temps, ils ont tort à mon avis. Imaginons ce qu’ont pu être les voyages semblables pour nos parents… je me souviens encore (j’étais vraiment petit) des locomotives BB (les plus rapides du monde à l’époque, déjà) qui tiraient les rapides entre Paris et Valence (donc sur la mythique ligne PLM) où j’allais voir ma « mémé ».  Combien de temps aux meilleurs moments, six heures ? plus peut-être. C’était l’époque de la joie (ou de l’horreur, c’est selon) des compartiments. Vous étiez contraints de voyager en vis-à-vis d’une personne dont vous ne saviez que faire du regard, l’affronter ou l’ignorer. Quand on en avait marre, on sortait dans le couloir. Adossé à la barre métallique, méditant sur « ne pas se pencher par la fenêtre » décliné en toutes les langues (« e pericoloso sporgersi »), on patientait. C’était l’époque où l’on fumait sans vergogne, et sans conscience des risques (je me souviens d’un long voyage au Portugal, pour un colloque déjà, en compagnie d’un voyageur qui enchaînait cigarette sur cigarette, un voyage de plus de vingt heures). Les passagers qui n’avaient pas eu l’idée de ou qui n’avaient pas pu réserver étaient souvent assis sur leur valise, en un coin du couloir, et plus vraisemblablement vers les toilettes, près de la sortie, ou de l’entrée, là où il était indiqué qu’il vallait mieux ne pas ouvrir la porte en dehors des gares. Aujourd’hui on voyage assis, heureusement, on ne sort plus du compartiment, on regarde par la fenêtre les ciels se charger de nuages gris, les villages-« force tranquille » se préciser puis s’estomper au loin, avec leur clocher qui pique ce ciel lourd pour en faire sortir le vilain crachin. La vitesse est telle que l’on paraît immobile. Il m’est arrivé de m’endormir Dans un demi-sommeil, je ne savais plus dans quel sens nous allions, étais-je dans le sens de la marche ou bien dans son contraire ? Le Thalys offre même la WiFi gratuite. Mon portable sonne quand nous arrivons en Belgique. Un peu plus d’une heure de trajet et nous sommes à Bruxelles Midi. Je suis rarement venu ici. C’est humide, c’est mouillé. En contrebas de la voie, on distingue la firme Philips, les maisons sont basses, les quais sont étonnamment déserts, on distingue au loin les ruines de l’Atomium, ce vestige de l’expo 58, hommage éternel à l’atome. Quand j’avais douze ans, moi et mes copains de banlieue, nous étions tellement ébahis par l’atome que nous avions créé un club « Pilote » (du nom du magazine pour enfants) qui s’appelait… « l’Atomic Club ». Nous étions sûrs d’un avenir de progrès où les problèmes du monde seraient résolus par la force de l’atome. Coup de sifflet… c’est bien la seule chose qui reste de l’ère antédiluvienne des premiers rapides électriques. Le train va repartir. Prochain arrêt où ? Je descends à « Rotterdam Centraal » et là il faudra que je prenne un billet pour où déjà ? ah oui, Tilburg. Je n’y suis jamais allé, il doit faire froid là-bas. Marrant, quand le train part, on voit du train une grosse tête de Tintin avec Milou au-dessus des éditions « Le Lombard ». Après, c’est un tunnel. On ressort près d’un immeuble DEXIA. La grisaille et la pluie noient les confins des rues transversales où déjà, à deux heures de l’après-midi, les voitures roulent tous phares allumés. L’homme chauve à lunettes oranges qui est en diagonale par rapport à moi lit « Le Figaro ». la page qu’il montre (et donc qu’il ne lit pas puisqu’elle est au revers de celle qu’il lit) dit que le boson de Higgs fait encore de la résistance. Je sais, je suis au courant, il faudra y remédier. Il ne faudrait quand même pas qu’il se mette en tête d’occuper Wall Street… On dit que le Thalys est plein d’espions, qu’il faut faire attention car lorsqu’on se connecte par Thalysnet (le nom du réseau WiFi), les informations que l’on a sur son portables ne sont pas protégées et peuvent être lues par des indiscrets. C’est pas grave. Ils peuvent toujours aller lire mes transparents de la conférence où je me rends, je n’en prendrai pas ombrage. Je veux bien même la leur expliquer s’ils ne la comprennent pas. Je constate tout à coup qu’il y a bien peu de femmes dans ce train. Le métier d’espion serait-il devenu exclusivement masculin. C’est vrai qu’une belle Mata-Hari dans le wagon attirerait trop les regards. Wonderful !, après le lunch gratuit (moi qui avais, en prévision, acheté un sandwich place Maubert tellement j’étais sûr qu’à l’instar du TGV, le Thalys allait proposer des prix prohibitifs pour la boustifaille et en plus des trucs dégueulasses, genre croque monsieur pâteux ou salade sans goût…), on croit en avoir fini des générosités ferroviaires, mais non, le steward passe encore… café, pâtisseries. N’en jetez plus. Je cale à la troisième.

Ce que j’ai toujours aimé dans les trains c’est qu’une simple vitre – certes solide, à l’abri des coups de fusil comme des grêlons – nous sépare d’une nature tourmentée, d’un extérieur parfois triste, voire même comme aujourd’hui noyé dans le chagrin. Le passager au chaud, étalant ses pieds au sec sous le siège de devant, se levant juste un coup, comme ça, juste histoire d’aller pisser, peut agiter dans sa petite tête ronde toutes sortes d’idées, des plus futiles au plus utiles, des plus superficielles au plus profondes. Il m’est arrivé ainsi de faire des découvertes, mais à moi seul accessibles. Ralentissement à Mechelem, commune sûrement flamande. J’ai lu récemment dans un article du Monde qu’on ne rigole pas en Belgique avec les langues et que s’exprimer en Français dans une commune flamande peut vous coûter cher… eh bien nous y sommes. Ne vous étonnez pas si ce que j’écris prend tout à coup des allures de flamand. C’est qu’on aura mis dans ce train, en plus des commodités de la WiFi et des tartelettes servies à votre place, quelque service de traduction instantanée et automatique… sait-on jamais ?  Ah. Voilà un coup de frein brutal . Les tasses en plastique glissent sur les tablettes rabattables. Ce qu’on voit au loin, ce doit être une grande ville. Gand peut-être. La Belgique, on connaît surtout par les coureurs et les courses cyclistes. On connaît Gand à cause de Gand- Wevelgem, une classique. Ne me demandez pas qui a gagné cette année, je ne suis plus autant assidu de ces choses-là. Je peux seulement dire que du temps de ma jeunesse, ce devait être Rik van Looy, puis plus tard Eddy Merckx. Non, ce n’est pas Gand, c’est Anvers. Antwerpen Centraal. Ça y est, la mer du Nord ne doit pas être loin. Dans une demi-heure, je serai dans le Grand Port, tête de pont des navires en route vers les mers australes, puis je repiquerai vers le sud, loin de la mer, au cœur de l’Europe (celle de Maastricht, bien sûr !). Je brandirai fièrement mes billets en euros en guise de bravade (ils avaient dit que l’euro risquait de ne plus exister avant Noêl). Je m’installerai dans un taxi et j’irai à l’hôtel « De Postelse Hoeven » pour attendre sagement jusqu’à demain, jour de la conférence…

Publié dans Voyages | Tagué , , , | 14 Commentaires

Réflexions du Luxembourg – I (Emptyness)

[Tous les mardis, vers midi, lorsque le temps le permet, c’est-à-dire lorsqu’il ne pleut pas, ou qu’il ne fait pas trop froid, je mange mon sandwich au jardin du Luxembourg, assis sur une chaise métallique, surplombant l’espace marqué en son centre par le vaste bassin où les brusques rafales de vent font parfois dévier les jets d’eau, embrassant une vue qui va, à droite, du palais du Sénat jusqu’à, vers la gauche, l’allée qui conduit à l’Observatoire. Vous saurez où me trouver comme ça.]

Après que des décennies et même des siècles aient écarté la métaphysique comme discipline ringarde, dépassée, après que l’ère post-métaphysique ait été solennellement déclarée, rappelée par les plus grands, au point que tout l’effort de la pensée a du se concentrer sur la manière de donner des justifications à tous les principes philosophiques, y compris la raison, en se basant sur autre chose que la métaphysique, voici que celle-ci revient et devient même envahissante. Les présentoirs des libraires, les bacs des grandes surfaces se remplissent d’ouvrages à sa gloire. Le Collège de France a accueilli en son sein une métaphysicienne (Claudine Tiercelin, voir mes billets: 1, 2), et on ne compte plus les ouvrages que l’ami Frédéric Nef consacre à ce domaine. Tenez, encore un, le voici : rien de moins qu’une exploration du vide. Pour dire quoi ? Au moins ceci : « que tout ce qui existe est composé de qualités abstraites et que c’est la vacuité, entendue comme dépendance sans point d’arrêt, qui est le lien entre ces qualités ou tropes », et pour conclure qu’un tel livre «est tout entier une exploration d’un système philosophique sans ciment ou colle ontologique ». J’ai assez conscience de ce que de telles thèses peuvent avoir de mystérieux pour un lecteur qui ne serait pas familier des arcanes d’un discours qui souvent prend ses sources dans le foisonnement de la philosophie scolastique. Et j’avoue moi-même mon malaise. Le non-philosophe que je suis oscille, bascule aisément d’une orientation à l’autre. Doit-on par exemple « être réaliste » ? A l’opposé, quel sens y a-t-il à se dire « anti-réaliste » ? Le pragmatisme américain (issu de Peirce, Dewey, James, incarné aujourd’hui par Putnam, Brandom etc.) n’a-t-il pas rayé d’un trait de plume la grande prétention métaphysique en décrétant l’interrogation de notions comme celles de vérité ou de réel comme dénuée de sens ? Wittgenstein lui-même, oui, le grand Wittgenstein, souvent donné comme le plus grand philosophe du XXeme siècle n’a-t-il pas, à longueur de pages, fait la critique de la pensée métaphysicienne en dénonçant les questions dont elle se nourrit comme étant mal posées, non conformes à une « grammaire philosophique » implicite ? On peut donc être d’autant plus surpris de voir que ce renouveau de la métaphysique invoque si souvent la relation avec ces parents proches de notre siècle (encore) commençant. Peirce ne serait pas ainsi uniquement le fondateur du pragmatisme mais il serait en même temps le grand père d’une tradition métaphysicienne. Wittgenstein serait un penseur plus complexe encore qu’il n’y paraît : on peut le lire d’une autre manière que celle qui le relierait à une tradition d’analyse du langage ordinaire. Austin, Strawson sont relus aujourd’hui à travers le filtre d’une pensée métaphysique. Je m’étonne de lire cette phrase sous la plume de Nef : « Entre Platon et Aristote, choix crucial entre deux paradigmes, qui occupait par exemple Leibniz à quinze ans dans les jardins de Hanovre ou Avicenne en Iran, j’ai depuis longtemps choisi le camp de Platon, le Platon du Timée et du Parménide. Ce n’est pas contradictoire avec le particularisme : les Formes sont en dehors de l’espace et du temps, mais elles sont particulières et les qualités sensibles particulières sont des instances des Formes dans les choses particulières qui tirent leur unité contingente et provisoire de leur imitation débile des Formes parfaites ». Il y aurait donc un sens aujourd’hui à être, à se dire platonicien. Il y aurait un sens à admettre qu’il existe des entités en dehors du temps et de l’espace (oui, mais où ? demande le sceptique qui s’entête). Comment des essences (car ce qui comporte majuscule n’est-ce pas…) peuvent-elles être particulières ?

J’ai assisté la semaine dernière au colloque « Truth Makers and Proof Objects » organisé à l’ENS par le grand mathématicien, logicien et philosophe suédois Per Martin-Löf, qui tentait de réunir dans une même salle les tenants d’une métaphysique qui se raccrocherait selon moi à une sorte de nominalisme médiéval (les « truth makers ») et une espèce de logiciens contemporains ayant développé l’idée que les preuves – les processus mentaux rigoureux par lesquels nous atteignons la vérité de certains énoncés – sont des objets de première importance (et dont les travaux sont issus principalement du courant intuitionniste, initié par le mathématicien néerlandais Brouwer, donc emprunts à la base d’un certain idéalisme puisque la vérité ne serait pas dans les choses mêmes mais dans la manière dont nous les construisons, point de vue kantien s’il en est). Peter Simons (photo), représentant éminent de la première tendance (et se réclamant d’un « nominalisme rationnel ») insistait sur le caractère concret des propriétés particulières (ce que l’on appelle depuis le philosophe anglais George Frederick Stout des « tropes »). Autant dire pour moi qu’il insistait sur… le caractère concret de l’abstrait ! Ce en quoi, personnellement, je ne lui donnerai pas complètement tort… ayant toujours trouvé très concrètes des choses que les autres trouvaient abstraites… mais enfin… il y a là quelque chose qui semble antinomique. Comme un oxymoron. Et cela ne peut que nous déranger.

Qu’est-ce que la métaphysique aujourd’hui ? Claudine Tiercelin, dans sa leçon inaugurale au Collège de France qui vient d’être publiée, nous rassure un peu : « rares sont les métaphysiciens encore obnubilés par la recherche de vérités éternelles, universelles et de surplomb. Dans leur grande majorité, ils cherchent, au contraire, à comprendre la relation qui est la nôtre avec le réel, ce que l’on ne peut faire qu’en partant de l’endroit où l’on est, et non de « nulle part » ». Il ne s’agit pas, insiste-t-elle encore, de « fournir une vérité absolue et définitive », mais de « fixer [le système socratique de questions et de réponses, de doutes et de croyances] ». De répondre à nos inquiétudes alors ? Pourquoi pas. La philosophie en ce sens, serait grande pourvoyeuse de remèdes, une sorte de médecine de l’âme. Mais pas une science. Tout le monde sait bien que la médecine n’est pas une science… ou si vous voulez que j’amoindrisse mon propos : une science exacte. Or, il y a aussi semble-t-il, chez nombre de métaphysiciens ce projet, à mon sens déraisonnable, et dont Claudine Tiercelin n’est peut-être pas si éloignée, de considérer la métaphysique comme une science à l’instar des mathématiques. Le point de vue ici serait que, après tout, elles aussi, les mathématiques, ont des objets (les structures) situées hors du temps et de l’espace. On se demandera alors s’il n’y a pas concurrence indue. Il faut, dit la métaphysicienne du Collège de France « accepter l’idée que la métaphysique est bien l’étude de la structure la plus fondamentale de la réalité (coextensive donc avec l’ontologie), qu’elle vise la vérité ». Ah bon, moi j’aurais justement dit ça des mathématiques…

A la fin, que reste-t-il, ou : qu’y a-t-il ? Frédéric Nef fait le compte : il y aurait bien des substances mêlées à des accidents mais où se rangerait le vide, catégorie ontologique fondamentale ? Il n’est à coup sûr pas substance (vous avez vu un vide substantiel, vous ?), accident ? pas plus (il a quelque chose de fondamental), ou alors il y aurait seulement des tropes, ces fameuses propriétés particulières, mi-abstraites mi-concrètes. Regardez le sourire de Juliette Binoche ou bien le rouge de cette pomme, vous les trouvez abstraits ? Pourtant ils sont « abstraits » en un premier sens : celui où je dis que du visage de Juliette Binoche, j’extrais le sourire (autrement dit « je fais abstraction du reste »), mais ils sont extraordinairement concrets parce que reconnaissables entre tous, tous les sourires, toutes les rougeurs. Et les objets concrets matériels seraient conglomérats de ces abstraits particuliers. Ici arrive le thème de la colle : comment faire tenir ensemble des tropes pour qu’ils forment objet ? La substance était bien utile : on la décrivait comme substrat. Mais qu’est-ce qu’un substrat à l’état pur, ne possédant aucune propriété ? Les tropes existeraient alors tout seul ? en suspension ? ils se renverraient paraît-il les uns aux autres, sans fin, sans point d’arrêt, au sein d’un vide, ou plutôt : d’une vacuité (qui n’est pas vide, elle, ne désignant que la propriété d’être non fondé, régi par l’interdépendance).

Publié dans Philosophie, Promenades | Tagué , , , , | 3 Commentaires