Sujet primordial, qui le contesterait ? Tellement énorme et en même temps si délicat à aborder. Car ce thème n’est pas seulement susceptible d’être traité en termes de nombre de postes : oui, nous en sommes d’accord, il en faut plus et les dernières années ont été désastreuses. Mais, après avoir répondu à la question (posée ici en ces « états généraux du renouveau ») : « une autre école est-elle nécessaire ? » il faut aussi entrer dans le vif du contenu de l’éducation : « une autre école est-elle possible ? ». Consensus vite fait (le débat était sous l’égide de la ligue de l’enseignement) : une autre école est nécessaire. Mais au-delà de cette recommandation ? Quelle autre école ? et puis d’abord, n’est-ce pas ambigu comme expression ? car on peut envisager une autre école à la place de l’ancienne, ou une autre école en complément de l’ancienne. Si c’est en remplacement de l’ancienne, il va falloir drôlement ramer, tant l’inertie est grande. Dans la salle, une question était posée : que représentez-vous au sein du système de l’éducation nationale ? Une autre voix corrigeait : « combien de divisions ? ».
Un membre de la table ronde tranchait vis-à-vis des autres par son souci de franc-parler et son envie manifeste de faire bouger les choses. Il reprenait à Claude Allègre (qu’on ne s’attendrait pas à entendre citer en ces lieux, mais bon…) une comparaison un peu oiseuse : on n’a pas inventé l’électricité en tentant d’améliorer l’efficacité des bougies. C’est joli, cette idée, mais ça ne dit pas grand-chose en réalité, car la comparaison est, encore une fois, très douteuse : penserait-on à « inventer » un système faisant mieux que l’école actuelle par des voies totalement différentes ? Si oui, en a-t-on l’embryon ? L’homme qui s’exprimait ainsi est un certain Bernard Gerde, militant pédagogique actif et connu de la région grenobloise, co-dirigeant (avec Marie-Cécile Bloch) une expérience qui a l’air d’être assez unique en France : le Collège-Lycée Elitaire pour Tous (CLEPT), à la Villeneuve de Grenoble (voir ici et ici). Etablissement qui recueille les décrocheurs du système classique. Pour lui, les décrocheurs en question sont les plus parfaits analysants des failles du système. A les interroger, on se rend compte, paraît-il, qu’il existe une convergence des analyses et que l’on peut identifier un cœur de problèmes, et que ce cœur est dans la classe elle-même. Hélas, on n’en saura pas plus. J’ai mon idée sur la question, mais je présume que si l’on ne va pas plus loin dans l’exploration des causes c’est afin de maintenir une unité consensuelle entre les intervenants et entre ceux-ci et la salle…. Et si on s’emmerdait à l’école ? (ça, c’est moi qui le dis, aucun des intervenants ne s’aventurerait dans une telle hypothèse). Des journées trop longues, des heures interminables, un manque évident de « méthodes actives ». Dans l’établissement de B. Gerde, les enseignants sont présents et disponibles. Ils reçoivent les élèves avec attention et ne leur opposent pas ce regard désastreux que « ceux qui savent » se croient obligés de porter sur ceux en qui ils supposent une infinité de lacunes et de carences. Un établissement, je présume, où on prend ses distances, donc, vis-à-vis de l’évaluation : il n’en a guère été question. Au cours du débat apparaît en filigrane une division que l’on retrouvera sans doute toujours à gauche : entre ceux qui croient en une sélection assise sur des bases d’égalité des chances, et ceux qui voudraient bien qu’on en termine avec cette idée de l’Ecole comme outil à trier. Autre observation : ce genre de débat, typiquement français, fait souvent naître un malaise tellement on y avance des idées et des propositions qui semblent aller de soi, tout en semblant les découvrir. Ainsi, il apparaît révolutionnaire de proposer un enseignement professionnel et technique non pas, bien sûr, comme alternative à la filière générale, mais comme une suite à cette filière, de sorte que les jeunes y entrent non pas parce qu’ils y « tombent », faute de bons résultats en culture générale, mais parce qu’ils le choisissent. N’est-ce pas là ce qui existe dans d’autres pays d’Europe ? En Suisse, par exemple ? Cela n’a donc rien de révolutionnaire et nécessiterait seulement un peu de volonté de la part des politiques et des enseignants. Belle parole encore, de la part de ce B. Gerde citant Deleuze : « avoir une position éthique, c’est se tenir à la hauteur de ce qui nous arrive », qu’il réécrit : « se tenir à la hauteur de ceux qui nous arrivent ».
Et l’après-midi : heureusement ( !) encore l’école. Il est remarquable que, cette année, pour la présidentielle, la gauche ait réussi à imposer ses thèmes, au lieu de se retrouver embourbée comme d’habitude dans les questions de sécurité. Ce deuxième débat réunissait
François Dubet, le sociologue, et
Vincent Peillon, le responsable des questions d’éducation auprès de François Hollande (futur ministre de l’EN ?). Confrontation de l’homme de science (même s’il s’agit de sciences humaines) et du politique. Le premier précis, prêt à énoncer des vérités qui dérangent, le second, calculateur, voulant s’en tenir à un discours unificateur gommant les aspérités : d’où il résulte bien souvent des envolées ronflantes et comme une impression que, malgré le vent que c’est censé dégager… on reste sur place. Dubet a bien raison de souligner que le malaise de l’école (sa « dégradation » comme cela figurait dans l’intitulé du débat) date de bien avant Sarkozy, Darcos et Chatel. Ils l’ont, certes, amplifié par la suppression de postes ou celle de toute formation des enseignants. Mais on doit prendre garde au piège qu’ils nous tendent : en ayant tenu un discours ultra-libéral (encore récemment : abandon du collège unique, mise en concurrence des établissements sous couvert « d’autonomie »), ils nous poussent vers une attitude défensive qui pourrait nous empêcher d’analyser les vrais problèmes. L’école souffre d’autre chose que de la suppression de postes. Partant des enquêtes PISA, Dubet délivre cette observation choc : à l’assertion « si je ne comprends pas en classe, je demande des explications à mon professeur », 80% des élèves des pays de l’OCDE répondent « oui », alors que…. 80% des élèves français répondent « non » ! Crise de confiance, de confiance des élèves envers les profs, crise de confiance des profs en eux-mêmes, crise de confiance envers toute l’institution scolaire. Peillon prévoit une grande loi-programme à l’automne. Le ministre de l’EN, si FH est élu, réunira les partenaires habituels étant entendu que rien ne peut se faire sans l’accord des premiers concernés. Il sait que les problèmes ne seront pas résolus du jour au lendemain et souhaiterait qu’un ministre de l’EN ait l’assurance de garder son mandat pour au moins cinq ans.
Divergence perceptible : Dubet, en tant que sociologue, analyse une situation présente et tente de trouver des remèdes, là où Peillon se lance dans des envolées historiques, des références aux républiques passées, à une tradition de l’Ecole républicaine qui fait, dit-il, que « lorsque l’école est en crise la république va mal et réciproquement ». C’est donc un nouveau Contrat qu’il requiert, une nouvelle fondation. Mais ceci reste dans le théorique, l’abstrait, le cadre formel de l’école. Ne répond en rien au souci de sauver l’avenir des jeunes des cités. Peillon et, je le crains, les socialistes majoritaires, croient que l’école sera sauvée par encore plus d’école, de façon interne à l’école. Dubet a raison de lui objecter qu’on ne réformera pas l’école en restant dans cet entre-soi de la classe moyenne (car les enseignants sont bien sûr les prototypes mêmes des membres de cette classe) et que l’école ne doit pas être le lieu unique de l’éducation des jeunes. Qu’elle ne sera sauvée que par l’intervention des EXTERIEURS. Il répond ainsi à l’interpellation d’une dame… qui se trouve être la dame citée plus haut, comme co-créatrice du CLEPT qui rappelle en gros que, les concertations c’est bien joli, on en a eu une belle sous Jospin, mais qu’hélas elles n’ont pas conduit à grand-chose, ou on les a oubliées. J’ajouterai : qui se souvient du rapport sur l’éducation que le premier gouvernement de gauche avait commandé à Bourdieu au début des années quatre-vingt ? Or, dit cette dame (qui s’appelle Marie-Cécile Bloch), on sait depuis plus d’un siècle ce qu’il faut pour rendre l’école attrayante et tenter de résoudre les problèmes de décrochage (je suppose qu’elle veut dire petits effectifs, méthodes actives etc.), alors à quoi bon ? Associer les parents au processus ? c’est louable, mais souvent les membres des fédérations de parents sont… encore des enseignants. Comment faire pour associer au processus des familles populaires des cités qui sont dans une attitude de défiance profonde vis-à-vis de l’école ? On s’agace que peu de réponses concrètes à ces questions ne soient données par le politique. Le livre récent et souvent astucieux « 80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards » (édité par Patrick Weil) donne pourtant des pistes, en citant des expériences faites dans certains quartiers. Un programme intitulé « Mallette des parents » a ainsi été mis en œuvre dans l’Académie de Créteil, axé sur l’aide que les parents pouvaient apporter à leurs enfants, les relations avec le collège et la compréhension de son fonctionnement. Le protocole était de tirer au sort des parents au sein d’une population de parents volontaires (très sollicités par les enseignants). Un tel programme a été une réussite : sa portée a pu être évaluée au moyen d’un plan d’expérience bien défini. L’efficacité s’est mesurée notamment par une baisse d’absentéisme, dans les classes où l’expérience était pratiquée, de 20%. Autre problème soulevé : comment faire pour rétablir une homogénéité entre les établissements, après la désastreuse disparition de la carte scolaire ? Dans « 80 propositions… » une piste encore : réserver à l’avance un pourcentage fixe (de l’ordre de 6%) des élèves de terminale pour l’accès aux classes préparatoires (solution semblable adoptée en Californie et au Texas). Certains élèves auraient alors intérêt à choisir un lycée étiqueté « moins bon » en pensant y avoir plus de facilité à figurer parmi les meilleurs. Je sais, ceci fait très « replâtrage » et valide implicitement les notions de « classe préparatoire » et de « bons élèves », mais il faut commencer par quelque chose. On sait bien, avec Peillon, qu’il n’y aura pas de grand soir de l’éducation nationale….
PS: Marie-Cécile Bloch a écrit un livre, paru en 2011: “Alors, on la fait, cette école pour tous?”




















