Mort d’un anti-réaliste

Le décès du philosophe britannique Michael Dummett, le 27 décembre dernier, semble avoir été relativement ignoré en France. Même si signalé dans quelques blogs par des notices fort intéressantes mais malheureusement d’une audience réduite, il n’a pas, en tout cas, donné lieu (à ma connaissance) à de longs articles dans les journaux nationaux, alors que la presse anglaise a honoré comme il convient la figure du grand penseur.  Encore une fois on évoquera le fossé qui sépare – ou semble séparer – la philosophie anglo-saxonne (dite « philosophie analytique ») de la philosophie dite « continentale ». Si BHL ou Comte-Sponville mouraient, on en ferait sûrement grand cas… or, on serait bien en peine de dire en quoi leur contribution a pu être déterminante concernant ne serait-ce qu’un point local de la pensée… On notera que les rayons « philosophie » des grandes surfaces s’orientent de plus en plus vers la présentation d’ouvrages où il peut être question de « sagesse », de sexe, d’amour et de mort, mais assez peu en général de réflexions sur le concept de vérité. Or c’est sur ce concept que le philosophe britannique s’est surtout penché au long de sa vie. Mais pas seulement. Personnage curieux, Dummett a aussi laissé une œuvre immense sur… le tarot( !). Engagé dans l’Eglise catholique, il a aussi livré bataille sur le front théologique, notamment  au chapitre de la prière (pouvons-nous croire en une causalité rétroactive qui ferait, par exemple, que, à supposer que des amis proches aient pu prendre place dans un avion qui s’est ratatiné en mer sans que nous ayons confirmation de leur présence à bord, cela ait un sens de prier « pour qu’ils n’aient pas pris cet avion » ?). Homme engagé tout court, il a mis un moment son œuvre entre parenthèses parce qu’il lui semblait plus important d’occuper son temps à militer contre le racisme.  Et encore, chose éminemment remarquable et difficilement pensable de la part de nos académiciens, il a démissionné de l’académie des sciences britanniques pour protester contre l’immobilisme de cette dernière, dans les années quatre-vingt, vis-à-vis des coupures de crédits dans le budget de la recherche et des universités perpétrés par Mrs Thatcher.

Sir Michael Dummett (puisqu’il n’en a pas moins été anobli par la Reine) occupe une place importante dans la philosophie contemporaine essentiellement à cause de son analyse du concept de vérité, qui le range dans la catégorie de ceux que l’on appelle des « anti-réalistes ». Si l’on connaît un peu la logique contemporaine, on saura le rôle qu’y joue la notion de valeur de vérité. Les connecteurs logiques sont « définis » (dit-on) au moyen des tables de vérité : on dira par exemple que A et B se trouve défini par le fait que A et B est vrai si et seulement si A est vrai et B est vrai, que A ou B est défini par le fait que A ou B est vrai si et seulement si l’un des deux au moins (A ou B) est vrai etc. Etranges redondances, dira-t-on, qui font qu’un « et » se trouve défini au moyen… d’un « et » et un « ou » au moyen d’un « ou ». Les logiciens rétorqueront alors que ces deux « et » ou ces deux « ou » ne sont pas au même niveau, l’un serait en quelque sorte « méta » par rapport à l’autre… De toutes façons, en ce qui concerne le « et », le deuxième « et » pourrait ne pas être prononcé… après tout, et c’est ce que Dummett dit lui-même dans l’un de ses essais traduits en français (dans un volume intitulé « Philosophie de la Logique » aux éditions de Minuit, traduction de Fabrice Pataut) : « on peut très bien dresser un chien à aboyer seulement au cas où une cloche sonne et où une lumière s’allume, sans pour autant supposer qu’il possède le concept de conjonction ». Le problème n’est donc pas tant là que sur un autre point : il semble que cette analyse en termes de tables de vérité soit aussi utilisée en général pour délivrer la signification du mot « vrai ». Mais alors cela donne des résultats étranges. Frege lui-même (le grand ancêtre) déclarait qu’une phrase dont le sujet avait une dénotation vide (par exemple une phrase déclenchant un effet de présupposition, laquelle ne serait pas satisfaite, comme « le Roi de France est chauve »  alors qu’il n’y a pas de roi de France (dit-on…)) n’était ni vraie ni fausse. Or l’équation souvent utilisée pour « définir » la vérité, à savoir :

(1)    « P » est vrai si et seulement si P (par exemple : « il neige » est vrai si et seulement s’il neige)

n’est valide que pour des phrases P qui échappent à la catégorie de celles qui ne sont ni vraies ni fausses, ce qui, évidemment, pré-suppose qu’on a déjà défini la vérité ! De même pour la fausseté et la négation : on pourrait dire que « il est faux que P » a le même sens que la négation de P. Or, qu’est-ce que la négation de P ? c’est l’affirmation qui est vraie quand P est faux et qui est fausse quand P est vrai ! Autrement dit : encore ici, on utilise la notion qu’on prétendait définir. Dummett en conclut que « personne ne peut acquérir une compréhension du sens de P à partir de l’explication selon laquelle P est vraie dans telles et telles circonstances, à moins de savoir déjà ce que signifie de dire que P est vraie ». Une théorie de la vérité est-elle donc impossible ? Il n’est pas certain qu’il faille être si pessimiste. Après tout, nous savons ce que c’est que gagner à un jeu, même si cela varie d’un jeu à l’autre. En tout cas, lorsque nous nous engageons dans un jeu, nous savons très bien ce que signifie gagner à ce jeu : il existe une attitude, vers laquelle nous tendons, et qui a toujours le même rôle, d’un jeu à l’autre. De même « ce en quoi consiste la vérité d’un énoncé joue toujours le même rôle dans la détermination de son sens ». Mais en quoi consiste cette vérité ? Il est difficile de s’en tenir à un critère unique. De ce point de vue, la théorie de la « vérité-correspondance » est insuffisante car on n’a rien dit quand on a dit que P est vrai si P correspond aux faits (ça n’est guère plus que le schéma (1) évoqué ci-dessus). Il est indéniable pourtant que si P est vrai, il existe quelque chose en vertu de quoi il est vrai ! Si nous prenons l’exemple des mathématiques, on voit qu’il est assez vain de s’en remettre à une notion de « vérité » dont nous n’aurions pas un critère bien défini pour la caractériser. Il est difficile par exemple d’imaginer que l’on a appris toutes les situations dans lesquelles asserter une proposition P peut conduire à une vérité : on risquerait fort en ce cas de se trouver dans la position du perroquet qui fait semblant de connaître mais qui n’a rien compris au fond. Ce que nous apprenons à faire, quand nous faisons des mathématiques, c’est en réalité à reconnaître, pour chaque proposition avancée, ce qui figure comme confirmation ou infirmation de sa vérité, autrement dit à reconnaître si elle a été prouvée ou non. Dummett en appelle donc au remplacement de la notion de vérité par celle de preuve. Et c’est en cela que sa philosophie s’apparente à l’intuitionnisme (courant mathématique développé dans les années trente par Brouwer, donnant lieu à des formalisations logiques par Heyting) et se trouve qualifiée d’anti-réaliste. En quoi consiste cet « anti-réalisme » ?

Dummett propose lui-même l’exemple suivant : supposez qu’on vous dise à propos d’une personne X récemment décédée que cette personne durant sa vie « soit a été courageuse, soit ne l’a pas été », mais qu’en fait vous appreniez qu’elle n’a jamais eu à faire face à un quelconque danger. Supposons encore que pour vous, « être courageux » signifie « si on était face à un danger, on ferait preuve d’attitude courageuse », alors vous pourrez adopter deux points de vue : selon l’un de ces points de vue, l’affirmation selon laquelle cette personne soit a été courageuse soit ne l’a pas été n’a pas beaucoup de sens… autant dire qu’elle n’est ni vraie ni fausse. Selon l’autre point de vue, vous êtes convaincu que toute personne est soit courageuse soit non courageuse, même si elle ne fait face à aucun danger, et que cela est déterminé par son « caractère » ou par un quelconque mécanisme intrinsèque qui décide du courage. Peut-être reconnaitrez-vous que, en l’occurrence, personne ne pouvait savoir si elle était courageuse ou non, n’ayant pas eu l’occasion de témoigner ni une telle qualité ni son contraire, mais en ce cas, vous penserez peut-être que « Dieu », au moins, lui, le sait. Ce deuxième point de vue est le point de vue réaliste. Il consiste à admettre que toute proposition est soit vraie soit fausse, indépendamment de tout moyen que nous ayons de savoir quelle est la bonne éventualité. Le premier point de vue est donc le point de vue « anti-réaliste ». Comme on le voit, cela a peu à voir avec un quelconque « rejet de la réalité ». D’ailleurs, d’un air amusé, Dummett, dans son essai sur la vérité, dit ceci : « Bien que nous n’acceptions plus la théorie de la vérité-correspondance, nous restons, au fond, des réalistes ». Ce que cela veut dire, c’est que, bien évidemment, ce en vertu de quoi une proposition est vraie peut, et doit même, être considéré comme réel. Ce « réalisme » de la preuve, on le retrouve chez des auteurs contemporains comme Mulligan, Smith ou Simons dans la terminologie des « truth-makers ». Il y a des choses qui rendent vraies d’autres choses. Les preuves, en tant que processus objectifs, peuvent en faire partie.

La pensée de Dummett a eu et possède encore une grande influence. Je citerai entre autres les travaux de Robert Brandom, un philosophe américain (il enseigne à Pittsburgh) dont on a un peu parlé ces temps derniers (un article lui a été consacré dans le « Monde des Livres » sous la signature, je crois, de Roger-Paul Droit, fait assez rare pour être souligné en ce qui concerne un philosophe anglo-saxon). Il serait trop long ici de tenter de présenter Brandom. Mais, dans « L’articulation des raisons », premier livre de lui traduit en français, il s’appuie fortement sur les travaux de Dummett qui concernent l’inférence. A l’instar de Dummett, Brandom se situe philosophiquement dans le sillage de Wittgenstein pour qui la signification des énoncés réside principalement dans leur usage. Mais Brandom précise cette idée en soutenant qu’elle réside plus spécifiquement dans leur usage inférentiel. L’activité langagière se présente comme un « jeu » : un jeu d’offre et de demande de raisons. Quand j’asserte quelque chose, par exemple  « ce vin est un Brouilly », cela ne me tombe pas du ciel : une situation, une question, un propos autre m’y autorisent, et de plus, je souscris un engagement, je ne peux pas désormais faire comme si je n’avais rien dit, et si un Brouilly est un Bourgogne, je ne peux pas continuer ensuite en disant « quel bon Bordeaux ! ». Tout énoncé, en fin de compte, est pris dans un entrelas d’inférences qui le fait tour à tour considérer comme une prémisse ou comme une conclusion (où l’on voit de nouveau se profiler l’idée de preuve). Souvent, on a voulu se contenter du premier aspect : connaître la signification d’une phrase se ramènerait simplement à connaître ses conditions d’assertion, quand, à quel moment, on peut utiliser cette phrase (comme, précédemment, on pouvait avec Dummett, envisager que l’on puisse apprendre les conditions dans lesquelles une proposition mathématique peut être acceptée), c’est ce qu’ont voulu faire les positivistes du Cercle de Vienne (Schlick en particulier) dans le cadre de ce qu’ils ont appelé le « vérificationnisme ». D’autres fois, on a voulu se contenter du second : ne porter attention qu’aux conséquences d’une assertion. On reconnaît alors le pragmatisme classique. Brandom, à la suite de Dummett, souhaite qu’on considère les deux aspects à la fois. Ainsi, si l’on veut obtenir le sens des constantes logiques (nos connecteurs de tout à l’heure), on devra non seulement faire référence à des règles d’introduction de ces connecteurs, mais aussi à des règles d’élimination, et il faudra, de plus, que ces règles ne soient pas dessinées n’importe comment : il faudra qu’elles « s’harmonisent » entre elles, et c’est ce que Dummett a bien vu. Idées extrêmement fécondes que l’on retrouve dans la réflexion en informatique théorique aujourd’hui (travaux de Martin-Löf, Girard etc.).

Par ses travaux, Sir Michael Dummett aura donc ainsi puissamment contribué à éclaircir ce que nous entendons par le mot de « vérité ». Y a-t-il, au fond, problème philosophique plus important que celui-ci ?

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Tramway et Tancrède

On a beaucoup critiqué le spectacle « Un tramway » mis en scène à l’Odéon par Krzystof Warlikowski, avec la grande Isabelle Huppert dans le rôle principal. Que n’a-t-on pas dit ? que la scénographie était glaciale (un tunnel de plexiglas qui avance et recule selon les besoins, et symbolise un intérieur exigu, salle de bains, salon, couloir tout en même temps), que Huppert en faisait trop, qu’elle écrasait les autres comédiens et que Tennesse Williams était bien loin. Il y a quelque chose de vrai dans tout cela, et pourtant c’est beau. Beau tout de même. Et ce qu’on n’a pas souvent dit : drôle, aussi. La comédienne blonde apparaît au début de la pièce assise jambes écartées, quelque chose dans la bouche qui l’empêche de parler, on n’entend que des borborygmes. Une caméra numérique la filme, son image est projetée en arrière plan, selon un dispositif utilisé tout au long de la pièce. Complétion du théâtre par le cinéma ou l’inverse, en tout cas moyen de combler ce désavantage qu’a le théâtre de ne pouvoir jamais grossir un détail. Esthétique glacée, certes. Clinique ? On pourrait le prétendre. Certains critiques ont comparé la prestation d’Isabelle Huppert dans cette première scène à celle qu’elle avait eue dans la pièce de Sarah Kane où elle s’illustra jadis : fantastique mise en scène de la folie.  Oui, on est loin de Tennessee Williams et de son atmosphère moite, de ses gens paumés, poissons qui n’en finissent pas d’agoniser hors de l’eau. Ici, les intérieurs sont cleans et les habillages méticuleux. Mais ne faut-il pas oublier Tennessee ?  Le texte est un collage, on l’a dit déjà. On y trouve du Platon (le Banquet) mais aussi du Tasse (« la Jérusalem délivrée »), longue scène qui en a agacé plus d’un, mais qui personnellement m’a fasciné : sur musique de Monteverdi façon rock interprétée par une chanteuse de blues excellente (Renate Jett), le livret de « Tancrede et Clorinde » défile en fond de scène. On peut se demander quelle en est la raison d’être… or, cette histoire de combat entre un homme et une femme, la femme étant déguisée en homme, fait écho au malheur refoulé de Blanche Dubois, relié à une histoire d’homosexualité de son ex-compagnon qu’elle n’a jamais oublié. Il a beaucoup été dit que même Coluche était cité. Je ne connais pas l’œuvre complète de l’humoriste au nez rouge mais je présume que l’histoire du mec qui commande un poulet de Bresse est visée (dernière scène, racontée par le beau-frère, qui ne fait jamais dans la dentelle). J’ai aimé – pas l’histoire du poulet de Bresse, non, mais la pièce en entier. Pourtant j’étais sous les combles (place à 10 euros, délivrée au dernier moment), ce qui permettait, avant le début, d’admirer de près le tourbillonnant plafond d’André Masson qui répondait par son mouvement aux élans hystériques de la belle Isabelle.

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Voyage en Thalys

Me voilà dans le Thalys pour présenter un travail à COCONAT : « Conference on Computing Natural Reasoning ». Les trains sont devenus, de gré ou de force, une partie de ma vie : j’en prends un au moins une fois par semaine en période universitaire et  j’y ajoute des excursus vers Londres (Eurostar) ou, aujourd’hui, Tilburg (NL). C’est toujours la même magie, facilitée par ces convois de grande vitesse mis au point dans les années quatre-vingt et qui nous propulsent dans le confort d’un salon vers notre destination finale. Les voyageurs râlent tout le temps, ils ont tort à mon avis. Imaginons ce qu’ont pu être les voyages semblables pour nos parents… je me souviens encore (j’étais vraiment petit) des locomotives BB (les plus rapides du monde à l’époque, déjà) qui tiraient les rapides entre Paris et Valence (donc sur la mythique ligne PLM) où j’allais voir ma « mémé ».  Combien de temps aux meilleurs moments, six heures ? plus peut-être. C’était l’époque de la joie (ou de l’horreur, c’est selon) des compartiments. Vous étiez contraints de voyager en vis-à-vis d’une personne dont vous ne saviez que faire du regard, l’affronter ou l’ignorer. Quand on en avait marre, on sortait dans le couloir. Adossé à la barre métallique, méditant sur « ne pas se pencher par la fenêtre » décliné en toutes les langues (« e pericoloso sporgersi »), on patientait. C’était l’époque où l’on fumait sans vergogne, et sans conscience des risques (je me souviens d’un long voyage au Portugal, pour un colloque déjà, en compagnie d’un voyageur qui enchaînait cigarette sur cigarette, un voyage de plus de vingt heures). Les passagers qui n’avaient pas eu l’idée de ou qui n’avaient pas pu réserver étaient souvent assis sur leur valise, en un coin du couloir, et plus vraisemblablement vers les toilettes, près de la sortie, ou de l’entrée, là où il était indiqué qu’il vallait mieux ne pas ouvrir la porte en dehors des gares. Aujourd’hui on voyage assis, heureusement, on ne sort plus du compartiment, on regarde par la fenêtre les ciels se charger de nuages gris, les villages-« force tranquille » se préciser puis s’estomper au loin, avec leur clocher qui pique ce ciel lourd pour en faire sortir le vilain crachin. La vitesse est telle que l’on paraît immobile. Il m’est arrivé de m’endormir Dans un demi-sommeil, je ne savais plus dans quel sens nous allions, étais-je dans le sens de la marche ou bien dans son contraire ? Le Thalys offre même la WiFi gratuite. Mon portable sonne quand nous arrivons en Belgique. Un peu plus d’une heure de trajet et nous sommes à Bruxelles Midi. Je suis rarement venu ici. C’est humide, c’est mouillé. En contrebas de la voie, on distingue la firme Philips, les maisons sont basses, les quais sont étonnamment déserts, on distingue au loin les ruines de l’Atomium, ce vestige de l’expo 58, hommage éternel à l’atome. Quand j’avais douze ans, moi et mes copains de banlieue, nous étions tellement ébahis par l’atome que nous avions créé un club « Pilote » (du nom du magazine pour enfants) qui s’appelait… « l’Atomic Club ». Nous étions sûrs d’un avenir de progrès où les problèmes du monde seraient résolus par la force de l’atome. Coup de sifflet… c’est bien la seule chose qui reste de l’ère antédiluvienne des premiers rapides électriques. Le train va repartir. Prochain arrêt où ? Je descends à « Rotterdam Centraal » et là il faudra que je prenne un billet pour où déjà ? ah oui, Tilburg. Je n’y suis jamais allé, il doit faire froid là-bas. Marrant, quand le train part, on voit du train une grosse tête de Tintin avec Milou au-dessus des éditions « Le Lombard ». Après, c’est un tunnel. On ressort près d’un immeuble DEXIA. La grisaille et la pluie noient les confins des rues transversales où déjà, à deux heures de l’après-midi, les voitures roulent tous phares allumés. L’homme chauve à lunettes oranges qui est en diagonale par rapport à moi lit « Le Figaro ». la page qu’il montre (et donc qu’il ne lit pas puisqu’elle est au revers de celle qu’il lit) dit que le boson de Higgs fait encore de la résistance. Je sais, je suis au courant, il faudra y remédier. Il ne faudrait quand même pas qu’il se mette en tête d’occuper Wall Street… On dit que le Thalys est plein d’espions, qu’il faut faire attention car lorsqu’on se connecte par Thalysnet (le nom du réseau WiFi), les informations que l’on a sur son portables ne sont pas protégées et peuvent être lues par des indiscrets. C’est pas grave. Ils peuvent toujours aller lire mes transparents de la conférence où je me rends, je n’en prendrai pas ombrage. Je veux bien même la leur expliquer s’ils ne la comprennent pas. Je constate tout à coup qu’il y a bien peu de femmes dans ce train. Le métier d’espion serait-il devenu exclusivement masculin. C’est vrai qu’une belle Mata-Hari dans le wagon attirerait trop les regards. Wonderful !, après le lunch gratuit (moi qui avais, en prévision, acheté un sandwich place Maubert tellement j’étais sûr qu’à l’instar du TGV, le Thalys allait proposer des prix prohibitifs pour la boustifaille et en plus des trucs dégueulasses, genre croque monsieur pâteux ou salade sans goût…), on croit en avoir fini des générosités ferroviaires, mais non, le steward passe encore… café, pâtisseries. N’en jetez plus. Je cale à la troisième.

Ce que j’ai toujours aimé dans les trains c’est qu’une simple vitre – certes solide, à l’abri des coups de fusil comme des grêlons – nous sépare d’une nature tourmentée, d’un extérieur parfois triste, voire même comme aujourd’hui noyé dans le chagrin. Le passager au chaud, étalant ses pieds au sec sous le siège de devant, se levant juste un coup, comme ça, juste histoire d’aller pisser, peut agiter dans sa petite tête ronde toutes sortes d’idées, des plus futiles au plus utiles, des plus superficielles au plus profondes. Il m’est arrivé ainsi de faire des découvertes, mais à moi seul accessibles. Ralentissement à Mechelem, commune sûrement flamande. J’ai lu récemment dans un article du Monde qu’on ne rigole pas en Belgique avec les langues et que s’exprimer en Français dans une commune flamande peut vous coûter cher… eh bien nous y sommes. Ne vous étonnez pas si ce que j’écris prend tout à coup des allures de flamand. C’est qu’on aura mis dans ce train, en plus des commodités de la WiFi et des tartelettes servies à votre place, quelque service de traduction instantanée et automatique… sait-on jamais ?  Ah. Voilà un coup de frein brutal . Les tasses en plastique glissent sur les tablettes rabattables. Ce qu’on voit au loin, ce doit être une grande ville. Gand peut-être. La Belgique, on connaît surtout par les coureurs et les courses cyclistes. On connaît Gand à cause de Gand- Wevelgem, une classique. Ne me demandez pas qui a gagné cette année, je ne suis plus autant assidu de ces choses-là. Je peux seulement dire que du temps de ma jeunesse, ce devait être Rik van Looy, puis plus tard Eddy Merckx. Non, ce n’est pas Gand, c’est Anvers. Antwerpen Centraal. Ça y est, la mer du Nord ne doit pas être loin. Dans une demi-heure, je serai dans le Grand Port, tête de pont des navires en route vers les mers australes, puis je repiquerai vers le sud, loin de la mer, au cœur de l’Europe (celle de Maastricht, bien sûr !). Je brandirai fièrement mes billets en euros en guise de bravade (ils avaient dit que l’euro risquait de ne plus exister avant Noêl). Je m’installerai dans un taxi et j’irai à l’hôtel « De Postelse Hoeven » pour attendre sagement jusqu’à demain, jour de la conférence…

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Réflexions du Luxembourg – I (Emptyness)

[Tous les mardis, vers midi, lorsque le temps le permet, c’est-à-dire lorsqu’il ne pleut pas, ou qu’il ne fait pas trop froid, je mange mon sandwich au jardin du Luxembourg, assis sur une chaise métallique, surplombant l’espace marqué en son centre par le vaste bassin où les brusques rafales de vent font parfois dévier les jets d’eau, embrassant une vue qui va, à droite, du palais du Sénat jusqu’à, vers la gauche, l’allée qui conduit à l’Observatoire. Vous saurez où me trouver comme ça.]

Après que des décennies et même des siècles aient écarté la métaphysique comme discipline ringarde, dépassée, après que l’ère post-métaphysique ait été solennellement déclarée, rappelée par les plus grands, au point que tout l’effort de la pensée a du se concentrer sur la manière de donner des justifications à tous les principes philosophiques, y compris la raison, en se basant sur autre chose que la métaphysique, voici que celle-ci revient et devient même envahissante. Les présentoirs des libraires, les bacs des grandes surfaces se remplissent d’ouvrages à sa gloire. Le Collège de France a accueilli en son sein une métaphysicienne (Claudine Tiercelin, voir mes billets: 1, 2), et on ne compte plus les ouvrages que l’ami Frédéric Nef consacre à ce domaine. Tenez, encore un, le voici : rien de moins qu’une exploration du vide. Pour dire quoi ? Au moins ceci : « que tout ce qui existe est composé de qualités abstraites et que c’est la vacuité, entendue comme dépendance sans point d’arrêt, qui est le lien entre ces qualités ou tropes », et pour conclure qu’un tel livre «est tout entier une exploration d’un système philosophique sans ciment ou colle ontologique ». J’ai assez conscience de ce que de telles thèses peuvent avoir de mystérieux pour un lecteur qui ne serait pas familier des arcanes d’un discours qui souvent prend ses sources dans le foisonnement de la philosophie scolastique. Et j’avoue moi-même mon malaise. Le non-philosophe que je suis oscille, bascule aisément d’une orientation à l’autre. Doit-on par exemple « être réaliste » ? A l’opposé, quel sens y a-t-il à se dire « anti-réaliste » ? Le pragmatisme américain (issu de Peirce, Dewey, James, incarné aujourd’hui par Putnam, Brandom etc.) n’a-t-il pas rayé d’un trait de plume la grande prétention métaphysique en décrétant l’interrogation de notions comme celles de vérité ou de réel comme dénuée de sens ? Wittgenstein lui-même, oui, le grand Wittgenstein, souvent donné comme le plus grand philosophe du XXeme siècle n’a-t-il pas, à longueur de pages, fait la critique de la pensée métaphysicienne en dénonçant les questions dont elle se nourrit comme étant mal posées, non conformes à une « grammaire philosophique » implicite ? On peut donc être d’autant plus surpris de voir que ce renouveau de la métaphysique invoque si souvent la relation avec ces parents proches de notre siècle (encore) commençant. Peirce ne serait pas ainsi uniquement le fondateur du pragmatisme mais il serait en même temps le grand père d’une tradition métaphysicienne. Wittgenstein serait un penseur plus complexe encore qu’il n’y paraît : on peut le lire d’une autre manière que celle qui le relierait à une tradition d’analyse du langage ordinaire. Austin, Strawson sont relus aujourd’hui à travers le filtre d’une pensée métaphysique. Je m’étonne de lire cette phrase sous la plume de Nef : « Entre Platon et Aristote, choix crucial entre deux paradigmes, qui occupait par exemple Leibniz à quinze ans dans les jardins de Hanovre ou Avicenne en Iran, j’ai depuis longtemps choisi le camp de Platon, le Platon du Timée et du Parménide. Ce n’est pas contradictoire avec le particularisme : les Formes sont en dehors de l’espace et du temps, mais elles sont particulières et les qualités sensibles particulières sont des instances des Formes dans les choses particulières qui tirent leur unité contingente et provisoire de leur imitation débile des Formes parfaites ». Il y aurait donc un sens aujourd’hui à être, à se dire platonicien. Il y aurait un sens à admettre qu’il existe des entités en dehors du temps et de l’espace (oui, mais où ? demande le sceptique qui s’entête). Comment des essences (car ce qui comporte majuscule n’est-ce pas…) peuvent-elles être particulières ?

J’ai assisté la semaine dernière au colloque « Truth Makers and Proof Objects » organisé à l’ENS par le grand mathématicien, logicien et philosophe suédois Per Martin-Löf, qui tentait de réunir dans une même salle les tenants d’une métaphysique qui se raccrocherait selon moi à une sorte de nominalisme médiéval (les « truth makers ») et une espèce de logiciens contemporains ayant développé l’idée que les preuves – les processus mentaux rigoureux par lesquels nous atteignons la vérité de certains énoncés – sont des objets de première importance (et dont les travaux sont issus principalement du courant intuitionniste, initié par le mathématicien néerlandais Brouwer, donc emprunts à la base d’un certain idéalisme puisque la vérité ne serait pas dans les choses mêmes mais dans la manière dont nous les construisons, point de vue kantien s’il en est). Peter Simons (photo), représentant éminent de la première tendance (et se réclamant d’un « nominalisme rationnel ») insistait sur le caractère concret des propriétés particulières (ce que l’on appelle depuis le philosophe anglais George Frederick Stout des « tropes »). Autant dire pour moi qu’il insistait sur… le caractère concret de l’abstrait ! Ce en quoi, personnellement, je ne lui donnerai pas complètement tort… ayant toujours trouvé très concrètes des choses que les autres trouvaient abstraites… mais enfin… il y a là quelque chose qui semble antinomique. Comme un oxymoron. Et cela ne peut que nous déranger.

Qu’est-ce que la métaphysique aujourd’hui ? Claudine Tiercelin, dans sa leçon inaugurale au Collège de France qui vient d’être publiée, nous rassure un peu : « rares sont les métaphysiciens encore obnubilés par la recherche de vérités éternelles, universelles et de surplomb. Dans leur grande majorité, ils cherchent, au contraire, à comprendre la relation qui est la nôtre avec le réel, ce que l’on ne peut faire qu’en partant de l’endroit où l’on est, et non de « nulle part » ». Il ne s’agit pas, insiste-t-elle encore, de « fournir une vérité absolue et définitive », mais de « fixer [le système socratique de questions et de réponses, de doutes et de croyances] ». De répondre à nos inquiétudes alors ? Pourquoi pas. La philosophie en ce sens, serait grande pourvoyeuse de remèdes, une sorte de médecine de l’âme. Mais pas une science. Tout le monde sait bien que la médecine n’est pas une science… ou si vous voulez que j’amoindrisse mon propos : une science exacte. Or, il y a aussi semble-t-il, chez nombre de métaphysiciens ce projet, à mon sens déraisonnable, et dont Claudine Tiercelin n’est peut-être pas si éloignée, de considérer la métaphysique comme une science à l’instar des mathématiques. Le point de vue ici serait que, après tout, elles aussi, les mathématiques, ont des objets (les structures) situées hors du temps et de l’espace. On se demandera alors s’il n’y a pas concurrence indue. Il faut, dit la métaphysicienne du Collège de France « accepter l’idée que la métaphysique est bien l’étude de la structure la plus fondamentale de la réalité (coextensive donc avec l’ontologie), qu’elle vise la vérité ». Ah bon, moi j’aurais justement dit ça des mathématiques…

A la fin, que reste-t-il, ou : qu’y a-t-il ? Frédéric Nef fait le compte : il y aurait bien des substances mêlées à des accidents mais où se rangerait le vide, catégorie ontologique fondamentale ? Il n’est à coup sûr pas substance (vous avez vu un vide substantiel, vous ?), accident ? pas plus (il a quelque chose de fondamental), ou alors il y aurait seulement des tropes, ces fameuses propriétés particulières, mi-abstraites mi-concrètes. Regardez le sourire de Juliette Binoche ou bien le rouge de cette pomme, vous les trouvez abstraits ? Pourtant ils sont « abstraits » en un premier sens : celui où je dis que du visage de Juliette Binoche, j’extrais le sourire (autrement dit « je fais abstraction du reste »), mais ils sont extraordinairement concrets parce que reconnaissables entre tous, tous les sourires, toutes les rougeurs. Et les objets concrets matériels seraient conglomérats de ces abstraits particuliers. Ici arrive le thème de la colle : comment faire tenir ensemble des tropes pour qu’ils forment objet ? La substance était bien utile : on la décrivait comme substrat. Mais qu’est-ce qu’un substrat à l’état pur, ne possédant aucune propriété ? Les tropes existeraient alors tout seul ? en suspension ? ils se renverraient paraît-il les uns aux autres, sans fin, sans point d’arrêt, au sein d’un vide, ou plutôt : d’une vacuité (qui n’est pas vide, elle, ne désignant que la propriété d’être non fondé, régi par l’interdépendance).

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Un beau cadavre

Où sommes-nous ? Pénétrant  dans la grande salle de la MC2 de Grenoble, en ce jeudi soir, nous sommes  accueillis par des cris, des bras en l’air et une sorte de meneur hurlant dans son mégaphone. Nous sommes invités à monter sur scène. Les nombreux collégiens et lycéens, présents probablement sur le conseil de leur prof qui voit là une façon joyeuse même si hors programme d’honorer Shakespeare, s’en donnent à cœur joie. Ce n’est pas tous les jours qu’on est sur scène. A l’occasion, bel exemple de la manière dont on peut faire faire et crier n’importe quoi à une foule docile. De notre côté, bon d’accord, nous acceptons de pousser quelques cris, sans conviction. Bras en l’air, oui, un peu. C’est quoi ? C’est une représentation théâtrale, celle de « au moins, j’aurai laissé un beau cadavre » de Vincent Macaigne, d’après Hamlet, déjà représenté en Avignon cet été, et qui migre sur Grenoble… Spectacle époustouflant évidemment. Les acteurs hurlent, avec si besoin micro ou mégaphone. La musique tonne – on distribue des protections auditives pour les oreilles fragiles – la lumière de mille projecteurs déchire le noir profond. Ça entre et ça sort de tous côtés et… par tous les bouts. Les comédiens sont dans le public. Claudius, qui a tué le père de Hamlet, apparaît comme une grosse banane (je n’ai pas compris le symbole). Il fait plusieurs « annonces solennelles » (à chaque fois, le public est convié à se lever), prévenant de ce que nous allons voir, la triste histoire de Hamlet qui, le même jour, doit rire d’un œil pour le mariage de sa môman et pleurer de l’autre pour l’enterrement de son pôpa. Une fosse est là, en lieu et place d’une tombe au bord de la scène, remplie d’eau (espérons-là tiède) dans laquelle se vautre Hamlet, dans laquelle atterrissent les corps à corps, qui ne sont pas seulement dus à la lutte des personnages, mais aussi corps à corps amoureux. Une simulation de rapport sexuel a lieu (entre Claudius et Gertrude, respectivement oncle et mère de Hamlet), scène très douce enfin – inaugurée par une Gertrude imitant Marylin Monroe chantant « happy Birthday, Mister President », et se dévêtant lentement – qui  finit dans la fosse. Il n’y a pas à se plaindre : c’est vivant comme spectacle. Je note à l’occasion combien tout corps, même le plus anodin dans la vie courante, devient beau sur scène pour peu qu’il soit bien éclairé. Ophélie dit « p’tain » tous les trois mots. Hamlet et Ophélie sont campés comme des enfants de quatre ans. Après l’entracte – vingt minutes – le décor a changé : au lieu du cimetière lugubre (surmonté d’une mezzanine fermée où l’on aperçoit parfois par les vitres les comédiens qui gesticulent), une bâche grise. Elle va s’enfler. En attendant, la violence atteint un paroxysme. Hamlet rejoue le meurtre du père. Dans la pénombre, un comédien s’acharne sur un corps donné pour déjà mort. Le sang gicle. La scène se couvre de sang – c’est du faux sang, ça n’est pas grave, disent les personnages eux-mêmes  – et c’est là que la soufflerie entre en action et fait de cette bâche grise vaguement sanguinolente peu à peu un grotesque château muni d’un trône. Les acteurs n’en finissent plus de se renverser des seaux de faux sang les uns sur les autres avant que tous finissent comme des poissons morts au fond d’un grand aquarium. Clins d’œil au public, Jeanne Moreau en squelette, chèvres réelles sur scène, feux d’artifice de confettis, le spectacle est complet. Même si au bout de trois heures, on fatigue, notre don d’émerveillement, ou notre capacité à recevoir des coups s’émoussant. Je ne sais plus pourquoi à la fin, Hamlet remercie Giscard… il doit bien y avoir une raison mais ne m’en demandez pas plus. De toutes façons, le texte est tellement hurlé qu’on en perd la moitié. Mais on se marre bien, vraiment. Mais heu… à la sortie, on se demande si jamais à un seul moment de ce spectacle, disons-le encore : époustouflant, on a ressenti la moindre émotion. Bien sûr le choc de la violence, les coups, le sang. Mais comme on s’habitue vite… comme on reste extérieur, pur spectateurs d’un happening où rien de nous ne semble se jouer sur un plateau mis à distance. D’ailleurs, à tout bout de champ, on nous rassure : c’est de la guignolade.

Je ne veux pas paraître rabat-joie face à un spectacle qui demande… autant d’énergie ( !) et qui très certainement est dans une certaine continuité shakespearienne : le sang, la chair, la violence, la mort. Le pouvoir aussi. Faire sentir combien le spectacle peut être un instrument de pouvoir : pouvoir sur les corps des comédiens (se dénuder de manière légitime) comme des spectateurs (astreinte à des positions, des mouvements, des gestes, des évitements – le premier rang est recouvert d’une housse pour que les gens se protègent), pouvoir sur les sens : pas de possibilité d’échapper. Nous sommes pris dans la nasse et obligés de VOIR et même de SENTIR (fumigènes etc.).

Pas rabat-joie, non, mais quand même. Peut-être par l’effet d’un télescopage avec ma lecture de ce petit livre excellent de Susan Sontag, « sur la photographie » où la critique d’art américaine évalue le travail de Diane Arbus, j’ai envie d’appliquer à ce spectacle ce qu’elle dit de cette explosion de violence et de grotesque dans une certaine conception de l’art aujourd’hui :

Une grande partie de l’art moderne se consacre à abaisser le seuil de l’effroyable. En nous accoutumant à ce qu’autrefois nous n’aurions pas pu supporter de voir ni d’entendre, à cause de l’excès de révolte, de douleur ou de gêne qui en serait résulté, l’art fait évoluer la morale – cet ensemble d’habitudes psychologiques et de sanctions sociales qui trace une vague frontière entre ce qui est émotionnellement, immédiatement intolérable, et ce qui ne l’est pas. Au fur et à mesure que notre délicatesse s’émousse, nous approchons d’une vérité assez pauvre : celle de l’arbitraire des tabous érigés par l’art et par la morale. Mais notre capacité à avaler des doses croissantes de grotesque, sous forme d’images (animées et fixes) et de texte, se paye cher. A la longue, ce n’est pas une libération qu’éprouve la personnalité, mais un amoindrissement : une pseudo-familiarité avec l’horreur renforce l’aliénation, en diminuant la capacité à réagir dans la vie réelle. (Susan Sontag, « sur la photographie », trad. P. Blanchard, p. 65).

voir ici la critique qu’en avait donnée “le Monde”

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De Duras à la scolarisation obligatoire en maternelle

Décidément, cette pièce ne me quitte pas. « L’école, c’est pas la peine » dit le personnage de l’enfant (dans la pièce de Duras : « La pluie d’été »). C’est pas la peine parce que de toutes façons, Dieu n’existe pas. Curieux raccourci, qui ne nous laisse pas indifférent : ces phrases nous projettent au cœur de la réflexion sur l’éducation.

Normand Baillargeon, philosophe canadien, auteur par le passé d’un excellent « petit manuel d’auto-défense intellectuelle » dans lequel il pourfendait les sophismes de l’âge moderne, est l’auteur récent d’une anthologie de textes sur la philosophie de l’éducation (Platon, Rousseau, Kant, Hume, Hegel mais aussi Dewey, Arendt, Michea, Illich…) qui resitue bien les débats sur ce que l’on pourrait appeler l’essence de l’éducation.

Cette anthologie éclaire les propos que Duras prête à Ernesto dans la pièce « la pluie d’été ».

Comment savoir ce que nous ne savons pas ? Le premier à s’être posé cette question est évidemment Platon. Si nous ne savons pas quelque chose, nous n’avons tout simplement pas le concept qui nous permettrait de le savoir et on se demande bien comment nous pourrions l’obtenir. Supposons que nous voulions comprendre une théorie physique par exemple, (disons la relativité). De deux choses l’une, ou bien nous avons une certaine idée des concepts essentiels qui permettent de l’articuler et nous parvenons assez bien à la comprendre, ou bien nous n’avons aucun de ces concepts et elle nous demeure obscure. Si nous avons déjà les concepts nécessaires, autant dire que nous la connaissions déjà, qu’elle était imprimée en nous, au moins comme un germe prêt à se développer. Cela est si vrai que certaines théories nous paraissent à jamais obscures : la physique quantique, avec ses paradoxes de multi-localisation de particules, nous reste hermétique car nous n’avons pas en nous de tels concepts, ou que les concepts que nous avons pour en parler sont contradictoires avec les faits qu’elle prédit.

On peut bien sûr toujours dire qu’il y a construction : c’est la thèse de Piaget. L’illustre épistémologue genevois (qu’on fait parfois passer pour un psychologue, alors qu’à mon avis, il se souciait très peu de psychologie, mais passons…) s’est évertué, avec une grande créativité conceptuelle, appuyée sur les mathématiques, à montrer qu’à partir d’une amorce (« bootstrapping » dirait-on aujourd’hui), il était possible par paliers d’abstraction (dite « réfléchissante ») de parvenir à des structures mentales toujours plus riches permettant d’appréhender des théories toujours plus puissantes. Mais d’abord, il est obligé de postuler une amorce (pour lui les premières conduites instinctives du bébé), et ensuite on ne peut s’empêcher de penser que si construction il y a d’un palier à un autre, et toujours d’un même palier à un même autre, c’est qu’il y a une sorte de préfiguration des structures d’équilibre qui président aux différents paliers. C’est comme si la construction était orientée par son terme. Il y a un finalisme du développement, même si Piaget cherche à s’en défendre. On se trouve alors reconduit au point de départ : c’est parce que des organisations spécifiques de notre esprit existent que les connaissances peuvent être acquises. Ce qui n’est pas sans évoquer un certain platonisme.

A y regarder de près, il ne semble pas qu’il existe de théorie rivale qui soit vraiment convaincante.
D’où la fameuse théorie de la réminiscence : ce que nous connaissons, nous ne faisons en réalité que le re-connaître. Et cela donne du poids à la théorie des Idées : c’est parce que nous avons en nous ces Idées que nous pouvons parvenir à la connaissance. Comment se fait-il que, ne rencontrant dans la vie réelle que des formes imparfaites (car il n’y a aucun vrai triangle dans la réalité), nous soyons si rapidement experts dans la démonstration des propriétés géométriques des triangles ? Il faut bien que l’Idée de triangle soit imprimée en nous. L’enseignant, selon Platon, n’est donc pas celui qui met en nous des savoirs (il ne gave pas ses élèves comme on gave une oie), c’est celui qui aide l’élève à effectuer son parcours de reconnaissance de savoirs qu’il possède déjà mais…. sans le savoir ! En somme, nous devons passer du « je sais » (inconscient) au « je sais que je sais ». D’où la formule stupéfiante du jeune Ernesto : « Je ne veux plus aller à l’école, parce qu’à l’école on nous apprend des choses que nous ne savons pas ». Disant cela, il pointe  l’une des caractéristiques majeures en effet de l’école comme institution, celle  d’imposer, ou de prétendre imposer, un savoir correspondant à des normes admises par la société mais pas aux possibilités réelles de l’enfant quant à la reconnaissance de son caractère nécessaire.

 « Parce que Dieu n’existe pas » dit-il encore. Oui, il y a un lien entre les deux phrases : car si Dieu existait, alors il y aurait un sens à prétendre insuffler un savoir venant de l’extérieur, un savoir que nous ne possédons pas mais que Dieu pourrait posséder…

Comment relier cela à notre perception contemporaine des débats sur l’éducation si ce n’est en disant que Dieu a été remplacé par la Société, ou plus précisément, par l’ensemble des normes en matière d’économie et de vie sociale qui sont édictées par un système qui vise d’abord et avant toute chose à sa reproduction ?

C’est par là que nous en arrivons au débat actuel sur l’école, et plus précisément au rôle de l’école maternelle. On sait qu’un des projets du Parti Socialiste est de rendre celle-ci obligatoire dès l’âge de trois ans. La chose aurait même été mise en débat au Sénat si le ministre Chatel n’avait trouvé un artifice de procédure pour l’éviter (voir ici un billet très documenté). Au-delà de la querelle politicienne (est-il normal que des règlements du Parlement empêchent que s’instituent des débats ?), au-delà du souci légitime des enseignants (y compris de maternelle) d’être reconnus dans leur importance et du non moins légitime souci d’empêcher que le secteur de la petite enfance ne soit livré au privé, la question de la scolarisation obligatoire dès trois ans se pose sur un fond philosophique. Quel rôle doit être celui de l’enseignant de maternelle ? On voit fleurir des recommandations louables : évidemment il convient d’aider l’enfant à mieux vivre son corps, à mieux appréhender l’espace et la notion de temps et sans doute à le guider dans son acquisition des quantités numériques et de la forme des lettres. Ce rôle est donc d’aider. Il s’inscrit parfaitement dans la conception maïeutique de Socrate et Platon. La notion d’approximation de la quantité par exemple est déjà acquise par les enfants. L’école peut aider à l’affiner. Encore faudrait-il que cette aide soit particularisée, se fasse au plus proche de la singularité de chaque enfant. Imaginer qu’un tel enseignement se fasse au sein d’une classe de trente élèves voire plus est une absurdité. Au mieux dans un tel cas, l’enfant perd un temps énorme à attendre, attendre qu’on veuille bien s’occuper de lui par exemple, au pire, il perd pied. S’il est en avance, il perdra son temps. S’il est en retard, il souffrira psychiquement et risquera de conserver un mauvais ressenti vis-à-vis de l’institution. De nombreux parents souhaiteront alors, si ce n’est garder totalement l’enfant à la maison, du moins pratiquer un système mixte : école deux ou trois jours par semaine et le reste du temps, l’éducation par le père, la mère voire les grands-parents, ou bien encore au sein de groupes de parents mutualisant leurs savoirs et compétences pour mieux gérer ensemble leur petit monde. L’obligation de scolarité vise à interdire ce mode éducatif,  à tuer dans l’œuf toute tentative en ce sens. Le projet de scolarisation obligatoire dès trois ans porte en lui le soupçon que tout ce qui viendrait de la famille ou des amis serait nul et non avenu, et en tout cas nettement inférieur à ce qui peut provenir des experts, des seuls autorisés à agir en matière d’enfance : les enseignants.

Il contient l’idée que ce que peut apporter l’école, en tant qu’institution, est supérieur à tout ce qui peut provenir d’un apprentissage spontané ou dû à l’entourage immédiat. Mais quel plan, quel projet implicite peut gouverner une telle idée ? Une enseignante que les diktats ministériels avaient, au dernier moment, orientée vers une moyenne section de maternelle alors qu’elle devait initialement  enseigner en primaire, s’angoissait récemment dans un reportage télévisé du fait qu’elle allait devoir faire une tâche à laquelle elle n’était pas préparée, car, disait-elle, le rôle de la moyenne section est concentré essentiellement sur l’apprentissage de la discipline. Les « élèves » (et non plus les « enfants ») doivent apprendre à lever le doigt avant de prendre la parole, à rester assis quand on le leur demande, à ne pas interrompre le maître ou la maîtresse etc. Nous y voilà donc : le projet de scolarisation obligatoire dès trois ans vise principalement à faire en sorte que tous les enfants soient le plus rapidement possible assujettis à un ordre, c’est-à-dire à une certaine représentation de l’ordre social. On aura beau dire qu’ils ont bien le temps d’intérioriser de telles règles, rien n’y fera tant sont nombreux aujourd’hui les acteurs du système éducatif persuadés de la nécessité d’inculquer des principes de discipline dès le plus jeune âge. Comme si, par enchantement, cela allait faire disparaître les problèmes d’incivilité des âges plus avancés…

On ne se pose guère la question inverse, celle des effets négatifs d’un tel conditionnement scolaire. Or, de tels effets, on les voit à un âge plus avancé. On les voit dans l’extrême passivité de nos étudiants, leur absence d’esprit critique, leur peur à s’exprimer devant le prof, leur incapacité à faire bloc et à revendiquer collectivement, qui aboutissent à des situations anormales où certains profs peuvent se permettre n’importe quoi (y compris d’insulter leurs étudiants) sans qu’ils encourent le risque de la moindre résistance… (et passons sur la propension malheureusement évidente de la majorité des citoyens à se boucher les yeux devant les divers abus de pouvoir dont les institutions d’Etat peuvent se rendre coupables).

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Marguerite Duras : « l’école, pour quoi faire ? »

C’est dans la pièce qui vient tout juste de disparaître de l’affiche du Théâtre du Vieux Colombier : « la pluie d’été » que Marguerite Duras s’exprime ainsi. Pièce ou récit, les deux se mélangent. Son auteure l’a écrite en 1990, après une dure période pour elle, d’hospitalisation. La pièce, ou le récit (ou le film, puisqu’un film lui a préexisté sous le titre « les enfants ») met en scène une famille pauvre, une de ces familles d’émigrés, arrivés en France dans les années soixante, qui se sont implantés dans les friches banlieusardes de l’époque. Vitry-sur-Seine, entre un canal et une autoroute désaffectée. L’autoroute en contrebas du canal, ce qui faisait fantasmer les enfants sur un possible débordement et une grande étendue d’eau qui aurait été ainsi créée. Quel est le rapport de cette famille à la culture ? Le père ramassait des livres jetés dans les poubelles, ou laissés dans les trains et lui et la mère les lisaient. Ainsi d’une biographie de Georges Pompidou qui fit leurs délices. Mais une fois, un livre est apparu. Il était troué au milieu, comme par un chalumeau ou bien une barre de fer poussée à l’incandescence, mais un beau livre relié. Il parlait du roi David et d’Israël. Dans cette famille, il y a un aîné, Ernesto. Quel âge a-t-il ? entre douze et vingt ans. Il a lu et relu ce livre, il l’a lu à ses « sisters and brothers », la tribu d’enfants du couple. Combien ? six, sept ? je ne sais plus très bien. En tout cas Ernesto est le premier, ou plutôt non, le second si on compte l’enfant mort. Après lui, vient sa sœur, si belle. Jeanne. Pendant longtemps, ils ne sont pas allés à l’école. Les parents avaient suggéré qu’on leur envoie un instit. Et puis quoi encore, leur a-t-il été répondu ? l’instruction étant obligatoire, Ernesto est bien obligé d’entrer en classe, comme Jeanne d’ailleurs. Seulement voilà, dès le deuxième jour, Ernesto ne veut plus aller à l’école. Il doit l’annoncer aux parents qui, eux, doivent l’annoncer à l’instit. Et pourquoi ne veut-il plus aller à l’école, Ernesto ? Parce que… « à l’école, on vous apprend des choses que vous ne savez pas ».  Cette phrase va devenir le leitmotiv de la pièce. Car qui la comprend vraiment ? La mère est, selon Ernesto, la première qui pourrait la comprendre, et c’est vrai que, comme elle le dit, en y réfléchissant bien, parfois, elle arrive à la comprendre. L’instituteur, lui, ne la comprendra jamais. Pourtant il donnera beaucoup de lui-même pour essayer de la comprendre. Ernesto ne va plus à l’école, donc. Mais il est très intelligent. Voilà qu’il apprend si vite, tout seul, que bientôt il arrive à la chimie. Très vite celle-ci est absorbée, liquidée. A la fin, il lui reste… la philosophie allemande et les mathématiques. Entre temps, les parents ont vu monsieur l’instituteur, un chic type. Qui fait ce qu’il peut. « Votre enfant ne veut plus aller à l’école ? » « non, dit la mère, et ce n’est pas la peine de le forcer. Si Ernesto dit qu’il ira pas, il ira pas » « ah bon ? et vous croyez que votre enfant est unique dans ce cas ? dans cette école, il y a 483 enfants et aucun des 483 enfants, madame, ne veut aller à l’école ! aucun ! ». et puis il retourne voir les cinquante-six élèves de sa classe… Marguerite Duras a du bien s’amuser en écrivant ça. Si elle vivait encore, elle aurait de quoi dire sur les effectifs monstrueux de certaines classes de certaines écoles. Je connais une petite fille, trois ans, qui va ainsi à une petite section d’école maternelle où ils sont trente deux, et comme l’école est trop petite pour accueillir tous les élèves dans des espaces séparés, les siestes réunissent deux sections en même temps. Ce qui fait soixante-dix élèves à dormir dans une même salle, en deux espaces séparés par des sacs poubelles. Ne croirait-on pas que la fiction et la réalité se confondent ? Enfin toujours est-il que dans la pièce, on comprend que Ernesto n’aille plus à l’école. « Pourquoi ? » demande encore l’instituteur, « parce que c’est pas la peine », « pas la peine de quoi ? », « d’aller à l’école. Ça ne sert à rien. Les enfants à l’école ils sont abandonnés. La mère, elle met les enfants à l’école pour qu’ils apprennent  qu’ils sont abandonnés ». Silence. L’instituteur : « vous, monsieur Ernesto, vous n’avez pas eu besoin de l’école pour apprendre… » Ernesto : « si, monsieur, justement. C’est là que j’ai tout compris. A la maison je croyais aux litanies de mon abrutie de mère. Puis à l’école, je me suis trouvé devant la vérité. » L’instituteur : « à savoir ? » Ernesto : « l’inexistence de Dieu » Long et plein silence. L’instituteur : « le monde est loupé, monsieur Ernesto ». Ernesto, calme : « Oui, vous le saviez, monsieur, il est loupé… ».

Comme tout ce qu’a écrit Marguerite Duras, ce texte est très beau : il conjugue révolte et douceur, gravité et humour. Quand l’instituteur, conquis par les arguments d’Ernesto, se met à rêver, il  chantonne doucement « Allo, maman bobo » d’Alain Souchon. L’amour entre Ernesto et Jeanne s’élève comme un chant pur et douloureux, on pense à Murakami, un autre expert dans l’art d’évoquer les transcendances d’un bonheur idéal d’avant l’entrée dans l’abrutissement de la vie sociale. Marguerite Duras plante le décor dans une banlieue pauvre, qui va bientôt recevoir les bulldozers des démolisseurs puis des constructeurs des cités modernes. Elle parle d’un monde de gens exclus et ne tombe pourtant dans aucun « sociologisme ». On pourrait croire en un discours rejoignant ceux des critiques de l’école (Ivan Illitch,  …) et pourtant c’est à un autre niveau que les mots portent. Même si de temps à autre, le propos rencontre la réalité disons « sociologique » (voire « politique »), il flotte largement au-dessus d’elle. Marguerite Duras a vécu dans le même temps que Jacques Lacan. Elle partage avec lui ce goût des phrases qui sonnent juste à l’oreille et que pourtant nous ne comprenons pas. J’entends par là que nous ne les comprenons pas par des moyens analytiques classiques. On se souvient de la fameuse phrase de Lacan sur l’amour (qui consisterait « à donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »). Celle de Duras sur l’école est semblable. A l’école, « on nous apprend des choses que nous ne savons pas ». Qui dit comprendre ? et pourtant qui dit qu’il ne comprend pas ? Aller du côté de Jacques Rancière (voir ici un billet de 2009), et de son « maître ignorant », peut-être nous aiderait à voir ce dont il s’agit : que pour apprendre vraiment, on n’a pas besoin d’un Maître qui nous gave et qui, surtout, nous assujettit (l’école comme lieu où on enseigne la soumission), mais seulement d’un désir, et que si maître il y a en ce cas, il n’est là que pour scander le rythme, introduire un temps de la lecture, poser des questions etc. Bref, voir que l’apprentissage doit être distingué de l’assujettissement.

Adeline d’Hermy et Jérémy Lopez dans “la pluie d’été”, au théâtre du Vieux-Colombier (Comédie Française)
Crédit photo Cosimo Mirco Magliocca

Juste un mot quand même sur la mise en scène et les acteurs : excellents bien sûr. Les voix s’enchaînent et s’accordent sans jamais la moindre fausse note. Mettre en scène ce texte suppose que l’on fasse entendre non seulement les voix des personnages mais, en même temps, la voix du narrateur. Les comédiens de la Comédie Française y parviennent parfaitement. Christian Gonon est un père de milieu populaire, sensible en même temps qu’impressionnant de force physique. La mère, Claude Mathieu joue merveilleusement la complicité avec le fils, Jérémy Lopez qui, lui-même, dans sa culotte courte, joue magnifiquement le surdoué, et Adeline d’Hermy est tellement juste dans son rôle de jeune adolescente.  Mise en scène d’Emmanuel Daumas, avec, donc,  Claude Mathieu, Eric Génovèse, Christian Gonon, Marie-Sophie Ferdane, Jérémy Lopez. Décor amusant. Un peu trop froid peut-être…

photo MD prise ici

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